Page:Collins - Le Secret.djvu/23

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s’en aperçût, écarter de ses yeux le livre saint. Mais le mouvement qu’elle faisait attira l’attention de mistress Treverton et la ramena au sentiment de la situation présente.

« Arrêtez ! » cria-t-elle, tandis qu’un dernier éclair, symptôme de sa volonté persistant jusqu’au moment suprême, passait dans son regard obscurci par l’agonie. Et elle prit la main de Sarah, la fixa, la retint sur la Bible. Son autre main errait à tâtons sur son lit, où elle finit par trouver le feuillet manuscrit qu’elle voulait faire parvenir à son mari. Ses doigts se crispèrent sur le vélin, et un soupir de soulagement sortit de ses lèvres. « Ah ! dit-elle, je sais maintenant pourquoi j’ai demandé la Bible… Je meurs en pleine possession de moi-même, Sarah !… et, même à présent, vous ne sauriez me tromper… » Ici elle s’arrêta une fois encore, un sourire effleura sa bouche, et, se parlant à elle-même bien bas : « Attends, attends, attends ! » disait-elle à mots pressés. Puis tout haut, reprenant sa voix et ses gestes de théâtre : « Non, reprit-elle, votre promesse ne me suffit pas… Un serment est nécessaire… À genoux !… Voici les dernières paroles que je prononcerai ici-bas… Nous verrons si vous osez y désobéir. »

Sarah tomba près du lit, sur les genoux. La brise du dehors, fraîchissant à l’approche du jour qui allait naître, sépara justement alors les rideaux de la croisée entr’ouverte, et apporta ses courants parfumés dans l’atmosphère lourde de la chambre de la malade. Les chocs pesants de la marée murmurante arrivèrent aussi plus distincts et semblèrent se rapprocher. Puis les rideaux gonflés retombèrent sur eux-mêmes ; la flamme des bougies, vacillante un moment, redevint fixe, et le silence imposant qui planait sur cette scène étrange fut moins troublé que jamais.

« Jurez ! » reprit mistress Treverton. La voix lui manqua dès qu’elle eut prononcé cette impérieuse parole. Elle lutta quelque temps, retrouva la faculté de se faire entendre encore et continua : « Jurez qu’après ma mort vous ne détournerez point ce papier. »

Même à ce moment de sérieuse et solennelle adjuration, de lutte désespérée entre la mort et la vie, cet instinct dramatique, qui semblait indéracinable dans l’ex-tragédienne, se manifesta une fois encore avec une sorte d’effrayante inconvenance, mauvais pli indélébile d’une intelligence routinière. Sarah sentit cette main froide qui posait sur la sienne se lever un instant ; elle la vit, décrivant une courbe gracieuse, se