Page:Collins - Le Secret.djvu/49

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d’heure trop tard, dit le ministre, jetant un regard mystérieux autour de la table.

— Papa est resté au lit, crièrent les trois enfants, battant des mains.

— Qu’en dites-vous, vous, miss Sturch ? » demanda le docteur Chennery.

Miss Sturch sourit comme d’habitude, frotta ses mains comme d’habitude, comme d’habitude s’éclaircit la voix par une toux préliminaire, fixa sur la bouilloire à thé son tranquille regard, et, le plus gracieusement du monde, demanda qu’on la dispensât de toute conjecture.

« À votre tour, Phippen, reprit le ministre. Voyons si vous devinerez ce qui m’a mis en retard.

— Mon bon ami, répliqua M. Phippen, offrant au docteur une poignée de main toute fraternelle… Je n’ai rien à deviner… Je sais tout. J’ai vu comment vous avez dîné hier, et ce que vous avez bu après votre dîner. Personne, pas même vous, ne peut suffire à une digestion pareille… et vous me demandez de deviner ce qui vous a retenu… Allez, allez, je ne le sais que trop… Vous avez pris médecine.

— Non, grâces à Dieu… et voici dix bonnes années que cela ne m’est arrivé, dit le docteur Chennery, adressant au ciel un regard de gratitude. Non… vous n’y êtes ni les uns ni les autres… Le fait est que je suis allé à l’église : et que pensez-vous que j’y allais faire ?… Prêtez l’oreille, miss Sturch !… Petites filles, écoutez bien ! Notre pauvre jeune aveugle, Frankland, est enfin heureux… Je l’ai marié, ce matin même, à notre chère Rosamond Treverton.

— Sans nous avoir prévenues ? s’écrièrent ensemble les deux petites filles, mécontentes et surprises, de leur voix la plus aigrelette… Et cela, quand vous saviez tout le plaisir que nous aurions pris à le voir !

— C’est là, justement, mes chéries, ce qui m’a décidé à me taire, répondit le ministre. Le jeune Frankland n’est pas encore assez habitué à son infirmité, pauvre garçon, pour supporter sans ennui qu’on le vienne voir comme une curiosité, dans son rôle de fiancé sans yeux. Cette idée lui faisait si grand’peur pour le jour de ses noces, et Rosamond, en bonne et brave enfant qu’elle est, tenait tellement à ce qu’on respectât jusqu’à la moindre de ses fantaisies, que nous avons tout exprès organisé la cérémonie pour une heure où nous n’avions pas à craindre qu’il y eût des flâneurs dans les envi-