Page:Collins - Le Secret.djvu/60

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taine déclara qu’Andrew n’avait jamais éprouvé, depuis qu’il était au monde, un seul noble sentiment, et qu’il mourrait sans avoir ressenti pour âme qui vive le plus simple mouvement de sympathie… Andrew répliqua que, s’il n’avait pas de cœur, au moins avait-il de la mémoire, et que jamais, vivant, il n’oublierait ces paroles d’adieu. Ce fut ainsi qu’ils se quittèrent. Par deux fois, dans la suite, le capitaine ouvrit les voies à une réconciliation dont il comprenait la convenance : d’abord, quand sa fille Rosamond fut née ; puis, quand vint à mourir mistress Treverton. Chaque fois le frère aîné écrivit que, si son cadet voulait rétracter les atroces calomnies dont il s’était rendu coupable envers sa belle-sœur, il lui offrirait toute sorte de réparations pour les duretés de langage que, dans un moment de colère, il lui avait adressées lors de leur dernière rencontre. Andrew ne répondit à aucune des deux lettres, et la brouille des deux frères a continué jusqu’à ce jour. Vous comprenez maintenant pourquoi le capitaine ne pouvait pas sonder en particulier les intentions de son frère, avant la mise en vente publique du domaine de Porthgenna-Tower ? »

Bien que, pour répondre à l’appel qui lui était ainsi fait, M. Phippen déclarât qu’il comprenait à merveille, et bien qu’il priât très-poliment le ministre de continuer son récit, son attention, à ce moment même, semblait tout entière absorbée par l’inspection à laquelle il soumettait les pieds de son tabouret volant, et par l’étude du dommage qu’ils pouvaient porter aux gazons du presbytère. Du reste, l’intérêt accordé par le docteur Chennery aux faits dont il s’était constitué le narrateur, paraissait assez puissant pour compenser, çà et là, quelques lacunes dans l’attention de son hôte. Après quelques vigoureuses aspirations qui ranimèrent son cigare plusieurs fois en danger de s’éteindre, il continua en ces termes :

« Donc le manoir, le domaine, les usines et les pêcheries de Porthgenna, furent affichés et mis en vente peu de mois après le décès de mistress Treverton ; mais il ne fut proposé aucun prix acceptable. L’état ruineux des bâtiments, la mauvaise culture des terres, les difficultés légales que la propriété des usines pouvait soulever, et les embarras trimestriels que donnait le recouvrement des fermages, tout contribuait à faire de Porthgenna un de ces immeubles que les encanteurs appellent un mauvais lot, de difficile défaite. Le capitaine Treverton, bien qu’il ne trouvât pas d’acquéreurs, ne put, quoi qu’on lui dît, se décider à changer d’avis et à résider dans un séjour