Page:Collins - Le Secret.djvu/73

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de gaieté, Eh bien ! non, continua-t-elle après un instant de silence. Même à propos de la moindre bagatelle, je ne tenterai jamais de vous tromper, cher amour… Mes yeux maintenant sont à nous deux, n’est-ce pas ? Vous comptez sur moi pour tout ce que vos mains ne vous peuvent apprendre, et je ne dois pas, n’est-il pas vrai, moi, manquer à cette mission de confiance ?… Je pleurais, c’est vrai, Lenny, mais si peu, si peu… je ne sais comment cela est arrivé, mais jamais de la vie je me suis senti pour vous autant de tendresse et de compassion que tout à l’heure… N’y prenez pas garde… voilà qui est fini… Continuez, continuez ce que vous alliez dire.

— J’allais vous dire, Rosamond, que, depuis que je n’y vois plus, j’ai remarqué en moi un assez singulier symptôme. Je rêve beaucoup, et jamais je ne rêve de moi comme d’un aveugle. Fréquemment, en mes songes, il m’arrive de visiter certains lieux que j’ai vus autrefois, de rencontrer des gens que j’ai connus avant d’avoir perdu la vue, et, bien que je me sente au milieu d’eux tel que je suis maintenant, en plein réveil, je ne suis pourtant pas aveugle. Je passe, dormant, par toute sorte de sentiers connus, sans étendre la main pour éclairer ma route. Je parle, dormant, à de vieux amis, et je vois l’expression de leurs physionomies, qui seraient impénétrables pour moi si j’étais éveillé. Voici plus d’un an que je suis privé d’y voir, et la nuit dernière, en m’éveillant, ce fut pour moi comme une découverte imprévue et nouvelle que de me sentir aveugle.

— Et quel rêve faisiez-vous, Lenny ?

— Je rêvais que je me retrouvais en cet endroit où, pour la première fois, tout enfants, nous nous sommes rencontrés. J’ai revu l’étroit vallon, tel qu’il était naguère, avec les arbres aux grosses racines tordues à moitié hors du sol, et les branches de mûriers qui s’entrelaçaient autour d’elles, le tout dans ce demi-jour grisâtre qui, du ciel pluvieux, descendait parmi les épais feuillages. Sur le sentier, au milieu du vallon, j’ai revu la boue piétinée par les bestiaux, et gardant çà et là l’empreinte de leurs sabots, tandis qu’ailleurs on reconnaissait, à des traces parfaitement circulaires, que les femmes du village avaient passé là, perchées sur leurs hauts patins ferrés. J’ai revu l’eau fangeuse descendant, après la pluie, des deux côtés du chemin en pente ; et je vous ai revue, Rosamond, petite fille peu obéissante, toute mouillée, mouchetée de terre humide, justement comme je vous vis, en réalité, salissant