Page:Collins - Le Secret.djvu/74

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votre belle pelisse bleue et vos petites mains grassouillettes, tandis que vous façonniez une écluse pour retenir l’eau courante, et vous moquant de votre bonne qui voulait vous ôter de là pour vous ramener au logis… Enfin, j’ai revu tout cela, comme cela fut réellement à cette époque déjà si lointaine ; mais, circonstance assez étrange, je ne me suis pas revu petit garçon, tel que j’étais alors… Vous étiez la même petite fille, le vallon avait son ancienne physionomie inculte ; et moi, au milieu de ce passé, j’étais ce que je suis maintenant… je marchais dans ce rêve d’enfant, non sans quelque gêne, avec mes allures et mes pensées d’homme fait… bref, tel que je suis maintenant, à tous égards, sauf que j’y voyais.

— Quelle mémoire est la vôtre, ami, pour vous rappeler si bien ces mille détails insignifiants, après tant d’années écoulées depuis le jour où il pleuvait dans le petit vallon ! Comme vous vous souvenez bien de l’enfant que j’étais !… Vous souvenez-vous aussi bien de ce que j’étais il y a un an… lorsque vous me vîtes… oh ! Lenny, que cette pensée est triste !… lorsque vous me vîtes pour la dernière fois ?

— Si je m’en souviens, Rosamond ?… le dernier regard que j’ai jeté sur vous a peint en moi votre image en couleurs ineffaçables… J’ai quelques-uns de ces portraits dans la mémoire, mais aucun du même éclat et du même relief.

— Et ce portrait est le meilleur que jamais on ait pu faire de moi… Il me représente toute jeune, mon ami, alors que ma figure disait sans cesse que je vous aimais, bien que mes lèvres ne se permissent jamais cet aveu. N’y a-t-il pas dans cette pensée quelque chose qui console ? Quand les années auront passé sur nos deux têtes, Lenny, et quand le temps aura posé sur moi ses tristes vestiges, vous ne vous direz point : « Ma Rosamond commence à se flétrir… elle ressemble de moins en moins à ma jolie fiancée d’autrefois… » Jamais je ne vieillirai pour vous, mon amour… Quand j’aurai des rides au front et des cheveux gris dans mes bandeaux, le beau portrait de ma jeunesse restera le même en vos souvenirs.

— Toujours le même, toujours jeune, et si vieux que je sois devenu.

— Mais est-il au moins bien terminé ?… N’a-t-il pas, çà et là, quelque ligne indécise, quelque contour inachevé ?… Depuis que vous ne m’avez vue, je n’ai pas changé… Je suis exactement ce que j’étais il y a un an… Et si je vous deman-