Page:Combes - Essai sur les idées politiques de Montaigne et La Boëtie.djvu/56

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malhonnêtes et les pervers, sont les plus naturels ; mais il n’y veut aussi que l’élite de la nation. Il trouve que les démocraties se manient trop par les oreilles, c’est-à-dire par les discours (t. II, p. 50) et il compare l’éloquence tribunitienne à un outil, inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune déréglée, qui ne s’emploie qu’aux États malades, comme la médecine, et la monarchie l’emploie moins… « Dans les États au contraire, où le vulgaire, où les ignorants, où tous ont tout peu, comme celui d’Athènes, de Rhodes et de Rome, et où les choses ont été en perpétuelle tempête, là ont afflué les orateurs… ; et peu de personnages en ces républiques qui ne se soient poussés par l’éloquence. Aristote disait que c’était l’art de persuader le peuple ; Platon et Socrate, que c’était l’art de tromper et de flatter, l’art d’enfler les choses pour émouvoir, l’art d’un cordonnier qui sait faire de grands souliers à un petit pied. »

« Moi je suis comme eux, » dit Montaigne ; et il rapporte les paroles de l’orateur Thucydide, qui disait de son rival Périclès ; « Quand je l’ai combattu, quand je l’ai terrassé à la lutte, il persuade à ceux qui l’ont vu tomber, qu’il n’est pas tombé, et il les gagne. » Il les gagne, et Thucydide l’admire ; mais Montaigne ne pardonne pas cela à Périclès, malgré sa naissance, malgré ses lumières et sa haute position : il déteste Périclès, sa souplesse, ses artifices, son éloquence trop déliée. « C’est un Protèe, dit-il, et à tels orateurs on eût donné le fouet à Sparte. » Le fouet, à Périclès !

Il ne faut pas croire que les divisions de la France, l’acharnement des partis, la ruine de l’État, sans cesse conjurée au xvie siècle et sans cesse imminente, aient influé beaucoup sur ses idées. Nul n’échappe, cela est vrai, à l’influence de son temps, et bien à plaindre celui à qui les abus du despotisme ou les malheurs de l’État ne donnent pas à réfléchir. Mais sa philosophie politique ne venait pas de là, elle était plus indépendante. Il était moins découragé qu’on ne pense, à l’aspect de nos maux. C’était un esprit ferme et clairvoyant. Il croyait à la perpétuité de la France et à son