Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/120

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— Tu es libre ; et puisque tu sembles en être satisfait, garde la place que tu as en arrière. C’est seulement l’occuper un peu plus tôt que tu ne l’aurais fait. Maintenant, suivant les règles du jeu, braves gondoliers, faites votre dernière invocation à vos saints patrons. Il vous est défendu de vous croiser les uns les autres : vous ne devez recourir, pour vous gagner de vitesse, à aucun autre expédient qu’un aviron et des poignets agiles. Celui qui déviera de sa ligne sans nécessité jusqu’à ce qu’il soit à la tête des autres sera rappelé à l’ordre par son nom. Enfin, celui qui troublera les jeux, n’importe par quel moyen, pour offenser les patriciens, sera réprimandé et puni. — Faites attention au signal.

L’officier, qui était dans un bateau plus lourd, recula, tandis que des coureurs dans des barques semblables se mirent à la tête, afin d’éloigner les curieux. Ces préparatifs étaient à peine terminés qu’un signal flotta sur le dôme le plus voisin ; il fut répété par le clocher, et par un coup de canon qui partit de l’arsenal. Un murmure étouffé s’éleva parmi la foule, qui resta quelques instants en suspens.

Chaque gondolier avait incliné légèrement l’avant de son bateau vers la gauche du canal, comme on voit le jockey, au moment de partir, tourner son coursier de côté, afin de réprimer son ardeur ou de distraire son attention. Mais le premier coup d’aviron amena de nouveau toutes les gondoles sur une ligne, et elles partirent ne formant qu’un seul corps.

Pendant les premières minutes, il n’y eut aucune différence dans la rapidité avec laquelle elles voguaient, ni aucun signe auquel les observateurs pussent reconnaître une probabilité de défaite ou de triomphe. Les dix gondoles qui formaient le front de la ligne rasaient l’onde avec une égale vitesse, tous les éperons de niveau, comme si une attraction secrète eût retenu chaque barque à son rang ; tandis que celle du pêcheur, plus humble, mais non moins légère, conservait sa place derrière.

Bientôt les gondoles prirent un mouvement régulier, les avirons acquirent leur juste poids, et les poings s’habituèrent à les conduire. La ligne commença à s’ébranler : on aperçut une ondulation, et la proue brillante d’une des gondoles dépassa les autres. Enrico de Fusina s’élança à la tête, et favorisé par le succès, il arriva peu à peu au centre du canal, évitant par ce changement les inégalités du rivage. Cette manœuvre, analogue à celle de