Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/121

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


prendre la corde[1], en termes de course, avait encore l’avantage de nuire par l’agitation de l’eau à ceux qui suivaient. Le vigoureux et habile Bartolomeo du Lido, comme ses compagnons avaient l’habitude de l’appeler, venait ensuite, placé derrière Enrico, où il souffrait moins de la réaction causée par le mouvement de l’aviron de cet heureux rival. Le gondolier de don Camillo sortit aussi de la foule ; il avançait rapidement plus à droite et un peu en arrière de Bartolomeo. Venait après, au centre du canal et aussi près que possible du vainqueur, une masse de gondoles en désordre et dans des positions diverses, obligées à chaque instant de se céder tour à tour, de peur d’augmenter les difficultés de la lutte. Un peu plus à gauche, et si près des palais qu’il n’y avait que l’espace nécessaire pour remuer l’aviron, on voyait la gondole de l’inconnu dont les progrès étaient retardés par quelque cause invisible, car elle restait derrière les autres, et bientôt un espace considérable se trouva entre elle et les moins remarquables des compétiteurs. Cependant l’inconnu ramait avec calme et avec une adresse suffisante. Comme il avait excité en sa faveur l’intérêt du mystère, on entendit murmurer que le jeune cavalier avait été peu favorisé de de la fortune dans le choix de sa gondole. D’autres, qui réfléchissaient plus sagement sur les causes, en accusaient la folie d’un jeune homme dont les habitudes devaient être opposées celles de ses adversaires, endurcis par une pratique qui les mettait à même de profiter de toutes les chances. Mais lorsque les regards des curieux s’arrêtèrent sur la barque solitaire du pêcheur, l’admiration se changea de nouveau en moquerie.

Antonio avait jeté le bonnet qu’il portait ordinairement, et le peu de cheveux blancs qui lui restaient encore voltigeaient autour de ses tempes creuses, de manière à laisser ses traits brunis à découvert. Plus d’une fois ses yeux se tournèrent tristement vers la foule, comme pour adresser des reproches à ceux dont les plaisanteries venaient blesser une fierté que sa pauvreté et des occupations grossières n’avaient point éteinte. Les éclats de rire se succédaient, et les moqueries devinrent plus amères, à mesure que les bateaux s’approchaient des palais somptueux qui bordaient le canal près du but désigné. Ce n’étaient pas les propriétaires de ces demeures qui se permettaient cette distraction cruelle,

  1. Prendre, c’est-à-dire raser la corde intérieure qui détermine la carrière à parcourir, avantage qui abrège la course pour celui qui sait le saisir.