Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/156

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nous, et s’apitoie ut sur le sort d’un chrétien tout comme d’autres.

Le secrétaire fit une pause, car sa tâche était remplie ; un profond silence régna dans le lugubre appartement. Un moment après, un des Trois prit la parole.

— Antonio Vecchio, dit-il, tu as servi toi-même sur les galères qui semblent t’inspirer tant d’aversion maintenant, et tu as servi bravement, dit-on ?

— Signore, j’ai fait mon devoir. J’ai joué mon rôle dans la guerre contre les infidèles ; mais ce fut après que ma barbe eut poussé, et à un âge où je distinguais le bien d’avec le mal. Il n’y a pas de devoir plus gaiement accompli par nous tous que de défendre les îles et les lagunes contre l’ennemi…

— Et toutes les possessions de la république. Tu ne dois faire aucune distinction entre les domaines de l’État.

— Il y a une sagesse accordée aux grands dont Dieu a privé le pauvre, Signore. Il ne me semble pas clair que Venise, une cité bâtie sur quelques îles, ait plus de droits de porter ses lois en Crète ou à Candie que le Turc n’en a d’apporter les siennes ici.

— Comment ! osez-vous, sur le Lido, commenter les droits de la république sur ses conquêtes ? ou bien les pêcheurs irrespectueux parlent-ils légèrement de sa gloire ?

— Excellence, je connais peu les droits acquis par la violence. Dieu nous a donné les lagunes, mais je ne sais pas s’il nous a donné davantage. Cette gloire dont vous parlez est peut-être légère sur les épaules d’un sénateur, mais elle pèse sur le cœur d’un pêcheur.

— Tu parles, homme hardi, de ce que tu ne peux comprendre.

— Il est malheureux, Signore, que le pouvoir de comprendre n’ait pas été donné à ceux qui ont reçu à un si haut degré le pouvoir de souffrir.

Un silence expressif succéda à cette réponse.

— Tu peux te retirer, Antonio, dit celui qui, suivant toute apparence, présidait le conseil des Trois. Tu ne veux rien dire de ce qui est arrivé. Va, et attends avec confiance les arrêts de la justice infaillible de Saint-Marc.

— Je vous remercie, illustre sénateur ; je vais obéir à Votre Excellence ; mais mon cœur est plein, et je voudrais pouvoir dire quelques mots sur l’enfant que j’ai perdu, avant de quitter cette noble compagnie.