Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/358

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— Si les illustres sénateurs qui sont ici présents veulent se démasquer, dit-il, je pourrai répondre à cette question avec plus de confiance.

— Ta demande est hardie et inusitée. Personne ne connaît les patriciens qui président aux destinées de l’État. Confesses-tu le crime ?

L’entrée d’un officier, qui se présenta avec précipitation, empêcha la réponse. Cet homme plaça un rapport écrit entre les mains de l’inquisiteur revêtu d’une robe rouge, et se retira. Après une courte pause, les gardes reçurent l’ordre d’emmener le prisonnier.

— Grands sénateurs, dit Jacopo en s’avançant vers la table, comme s’il voulait saisir le moment de parler : miséricorde ; permettez-moi de visiter un prisonnier qui est sous les plombs ; j’ai des raisons puissantes pour désirer de le voir, et je vous demande, comme hommes et comme pères, de m’accorder cette demande.

Les deux vieux sénateurs, qui se consultaient sur la nouvelle communication qu’ils venaient de recevoir, n’écoutèrent pas cette requête. Le troisième, qui était le signor Soranzo, s’était approché de la lampe afin de lire sur les traits d’un homme si coupable, et regardait Jacopo avec surprise. Touché de l’émotion de la voix du Bravo et agréablement trompé par le visage qu’il étudiait, il prit sur lui de lui accorder sa demande.

— Faites ce qu’il désire, dit-il aux hallebardiers ; mais qu’il soit prompt à reparaître.

Jacopo jeta sur le jeune sénateur un regard qui exprimait toute sa reconnaissance ; mais craignant que ses collègues ne s’opposassent à l’exécution de cet ordre, il quitta précipitamment la salle. La marche du cortège qui se rendait de la salle d’inquisition aux cachots d’été des prisonniers eût offert au besoin un des tableaux caractéristiques du gouvernement de Venise. Jacopo traversa de sombres et secrets corridors cachés aux regards du vulgaire, tandis que de minces cloisons seulement les séparaient de l’appartement du doge, dont la splendeur, semblable à la pompe extérieure de l’État, voilait la nudité et la misère. En atteignant les toits, Jacopo s’arrêta et se tourna vers ses conducteurs :

— Si vous êtes des créatures formées par Dieu, dit-il, ôtez-moi ces chaînes bruyantes, quand ce ne serait que pour un instant.