Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/67

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Le signor Gradenigo se promena pendant quelques minutes en silence. Aucun bruit ne se faisait entendre dans son vaste palais. Les pas mesurés des serviteurs étaient en harmonie avec la tranquillité de la ville ; mais bientôt un jeune homme, dans l’air et les manières duquel on reconnaissait un libertin de bonne compagnie, traversa bruyamment la longue suite d’appertements, et attira enfin l’attention du sénateur, qui lui ordonna de s’approcher.

— Tu as été malheureux aujourd’hui comme de coutume, Giacomo, dit le sénateur d’une voix qui participait en même temps de l’indulgence paternelle et de l’intention de faire un reproche. Donna Violetta vient de me quitter, et tu étais absent. Quelque intrigue avec la fille d’un joaillier ou quelque indigne marché avec son père ont occupé un temps que tu aurais pu employer plus honorablement et d’une manière plus profitable.

— Vous ne me rendez pas justice ; répondit le jeune homme ; ni juif ni juive n’ont attiré mes regards.

— On devrait marquer ce jour sur le calendrier pour sa singularité ! Je voudrais savoir, Giacomo, si tu feras tourner à ton avantage le hasard qui me donne la tutelle de donna Violetta, et si tu comprends bien l’importance de ce que je te recommande.

— N’en doutez pas, mon père : celui qui a tant souffert par le manque de ce que dona Violette possède en si grande profusion n’a pas besoin d’être pressé sur un tel sujet. En refusant de fournir à mes besoins, vous vous êtes assuré mon consentement. Il n’y a pas dans Venise un amant qui soupire plus bruyamment sous les fenêtres de sa maîtresse que je ne soupire sous les fenêtres de cette dame lorsque j’en trouve l’occasion et que je m’y sens disposé.

— Tu connais le danger d’alarmer le sénat !

— Ne craignez rien ; je procède par des moyens secrets et gradués. Mon visage et mon esprit sont habitués à porter un masque ; j’ai été trop souvent puni de mon imprudente franchise pour n’avoir pas, grâce à la nécessité, appris à feindre.

— Tu parles, fils ingrat, comme si je n’avais point eu envers toi l’indulgence dont on use en général pour les jeunes gens de ton âge et de ton rang. Ce sont tes excès seuls que je voulais réprimer, et non pas la gaieté naturelle à la jeunesse. Mais ce n’est pas le moment de t’adresser des reproches. Giacomo, l’étranger