Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/176

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sieur. Je ne vous en veux pas, monsieur Sennit, mais je veux mon bâtiment. La nuit s’annonce bien : le vent se modère, et le canot ne courra pas le moindre danger ; nous vous remorquerons, nous vous jetterons une voile de rechange pour vous abriter, et vous aurez la consolation de penser que nous veillerons pour vous, pendant que vous pourrez dormir tout à votre aise.

— Oui, oui, je comprends à présent ; c’est une consolation à l’usage de Job. Quoi qu’il en soit, comme je vois bien que tous les raisonnements du monde n’y feraient rien, nous n’avons rien de mieux à faire que de nous soumettre. Donnez-nous en outre de l’eau et quelques provisions, et, pour l’amour de Dieu, ne nous abandonnez pas à la dérive, sur ce canot, à une pareille distance de la terre.

Je promis à Sennit d’avoir soin de lui, et je lui fis passer la voile avec un sac de biscuit, du bœuf, du porc et un baril d’eau fraîche. Je pris toutes ces précautions avec d’autant plus d’empressement que nous pouvions être obligés d’abandonner le canot, et qu’il fallait au moins laisser à l’équipage le moyen de se sauver. Je dois rendre à Marbre cette justice, qu’il montra beaucoup d’activité à diriger ces arrangements, bien que s’il eût fallu, pour reprendre notre bâtiment, couper le cou à tout équipage, il n’eût pas hésité un instant, et il eût coulé bas la Grande-Bretagne tout entière, s’il n’y avait pas eu d’autre moyen d’arriver au même résultat. Je fus plus humain, et j’éprouvai une douce satisfaction en me revoyant en possession de l’Aurore, après un interrègne de moins de dix heures, sans avoir dû verser une seule goutte de sang.

Dès que toutes ces dispositions furent prises, nous laissâmes le canot rester de l’arrière de presque toute la longueur des drisses de bonnettes ; nous le remorquerions à cette distance avec beaucoup plus de sûreté pour lui comme pour nous : pour lui, parce qu’il courrait moins de danger d’être entraîné sous notre bâtiment ; pour nous, parce qu’ainsi nous n’aurions pas à craindre qu’il prît envie aux Anglais de répondre à notre courtoisie en nous surprenant à notre tour ; à une pareille distance, nous aurions toujours le temps de nous mettre sur nos gardes et de repousser toute tentative d’abordage.