Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/246

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nouveau. Je tremblai en voyant le marin intrépide, tout ruisselant d’eau, ainsi suspendu en l’air, pendant que les vagues courroucées s’élançaient vers lui comme autant de lions cherchant à saisir leur proie. Marbre étendait la main pour prendre le bout de la vergue, quand la poulie étant venue à manquer, la vergue ne fut plus maintenue en l’air et tomba dans l’eau. Dans ce moment, le creux de la lame me cacha tous les objets, et j’étais dans la plus pénible anxiété quand j’aperçus Marbre, qui s’attachait à la hune comme à la portion des débris qui surnageait le mieux ; il était parvenu à regagner cette espèce de radeau, et il s’était mis sur-le-champ à s’y installer de son mieux. En s’élevant sur le sommet d’une vague, le pauvre diable agita la main en me regardant ; c’était le dernier adieu du marin !

Ce fut ainsi qu’il plut à la divine Providence de me séparer des quatre compagnons qui avaient suivi si longtemps ma fortune ! Avec quel triste sentiment d’amertume je regardai les débris qui s’éloignaient lentement du bâtiment ! Je ne pensais plus à sauver l’Aurore, et je puis dire avec vérité que le soin de mon existence ne m’occupa pas un seul instant. Je restai pendant une heure entière immobile, appuyé contre le pied du mât d’artimon, les bras croisés, insensible au roulis et au tangage du bâtiment. Toutes mes facultés, toutes mes pensées étaient concentrées sur Marbre. Chaque fois que la hune apparaissait, je croyais la voir vide. Mais Marbre s’était amarré trop solidement pour pouvoir être emporté, quoique la moitié du temps il fût sous l’eau. Il était impossible de rien faire pour le sauver. Aucune embarcation ne me restait. Qu’allait-il devenir sans eau et sans vivres d’aucune espèce ! Je jetai à la mer deux barils d’eau et une caisse de biscuit, dans un vague espoir qu’ils pourraient être entraînés de son côté, et que ce serait un moyen de prolonger sa vie. Je les vis ballottés quelque temps sur la surface, puis ils disparurent du côté sous le vent. Quand Marbre ne fut plus visible du pont, je montai à la grande hune, et je tins constamment les yeux fixés sur la masse de mâts et d’agrès, tant que je pus en apercevoir un seul fragment. Alors je la relevai avec le compas, afin de bien connaître la direction qu’elle prenait ; et, une heure avant le coucher du soleil, dès que le vent le permit, je hissai un pavillon pour montrer à mon pauvre lieutenant que je ne l’oubliais pas.

— Il sait que je ne l’abandonnerai pas, tant qu’il y aura un rayon