Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/265

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Il va sans dire, Miles, dit Marbre dans le cours de la conversation, que votre police d’assurance couvrira complètement toutes vos pertes. Vous n’avez pas oublié de comprendre le fret dans les risques ?

— Tout au rebours, Moïse, je me considère comme un homme ruiné ; songez aux circonstances qui ont amené la perte du navire : l’attaque du Rapide, la manière dont nous nous sommes débarrassés de l’équipage anglais. Les assureurs ne manqueront pas de bonnes raisons pour ne pas payer la police.

— Ah ! les scélérats ! Voilà qui est plus mal que je ne pensais ; heureusement que vous avez un port soigné qui vous attend à Clawbonny.

J’allais expliquer à Marbre pourquoi mon bien héréditaire courait autant de risques que l’assurance, lorsqu’une sorte d’ombre se répandit sur la chaloupe, et il me sembla que le clapotement de l’eau augmentait en même temps. Nous étions assis tous les trois, regardant du côté sous le vent, et la même impulsion nous fit tourner la tête. Marbre jeta un cri affreux, et tout mon sang se glaça dans mes veines. Tout au plus à cent pieds de nous était un grand navire, qui traçait dans l’Océan un sillon si profond, que l’eau remontait jusqu’aux écubiers, et il refoulait devant lui une montagne d’écume, tandis qu’il avançait sur nous sous ses bonnettes basses et hautes, qui s’étendaient sur la mer comme un nuage immense ; à peine avions-nous eu le temps de l’apercevoir, qu’il nous touchait presque. En s’élevant sur une lame, ses flancs noirs se montrèrent hors de l’Océan, étincelants et luisants, ainsi que les bouches béantes de ses canons. Neb était à l’avant de la chaloupe, et moi à l’arrière ; j’étendis le bras par instinct pour éviter le danger, car il me semblait que, dans son premier bond, le navire allait nous broyer sous sa quille. Sans la force et la présence d’esprit de Neb, nous étions perdus, car il n’y avait pas à songer à gagner le radeau à la nage, contre une mer aussi houleuse ; et quand nous y serions parvenus, quelle mort affreuse ne nous eût pas attendus, dénués de toutes provisions ! Mais Neb saisit l’aussière qui nous amarrait au radeau, et lança la chaloupe en avant de toute sa longueur, avant que l’ancre de bossoir à bâbord de la frégate nous eût écrasés. Quoi qu’il en fût, je portai vivement la main à la gueule du troisième canon quand le navire passa en écumant à côté de nous. Nous étions sauvés ; tous les