Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/312

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et je vis, à l’expression de la figure de Lucie, qu’elle comprenait mes sentiments.

— Je crains, Monsieur, dis-je en serrant vivement la main de M. Hardinge pour le remercier, que vous ne soyez pas assez riche pour cela. L’officier de justice m’a dit qu’il a ordre de se montrer rigide à l’égard de la caution ; et ni vous ni Rupert, ne sauriez répondre sous serment d’une somme de cinquante mille dollars.

— Bon Dieu ! est-ce que cela est nécessaire ?

— On est en droit de l’exiger, et on l’exigera sans doute. Malgré le train que paraît mener Rupert, je ne crois pas qu’il fût disposé à prendre un pareil engagement.

Le front de M. Hardinge s’assombrit, et il s’arrêta un moment avant de répondre.

— Je ne suis pas au courant des affaires de Rupert, dit-il enfin, et Lucie pas plus que moi. J’espère que tout est pour le mieux ; et cependant la pensée qu’il jouait peut-être a quelquefois traversé malgré moi mon esprit. Il a épousé miss Merton ; il a acheté et meublé une des plus belles maisons de New-York, et, comme vous dites, il mène grand train. Quand je lui ai parlé à ce sujet, il m’a demandé si je croyais que les grandes familles anglaises n’eussent rien à donner à leurs enfants quand ils se mariaient ? — Je ne sais ce qui en est, mon cher Miles, mais je m’étais toujours figuré que les Merton n’avaient pour toute ressource que les appointements du colonel.

— Le major Merton, et j’appuyai involontairement sur le grade véritable du digne gentleman, — le major Merton me l’a dit plusieurs fois lui-même.

M. Hardinge poussa un profond soupir, et Lucie devint pâle comme la mort : le bon ministre ne soupçonnait pas le véritable caractère de son fils ; mais il avait ces vagues inquiétudes qu’un père ne peut s’empêcher d’éprouver en pareil cas. Il y aurait eu de l’inhumanité à le tirer de son erreur.

— Vous me connaissez trop bien, mon excellent tuteur, ma bonne Lucie, pour croire que je voudrais vous tromper ; ce que je vais vous dire est pour empêcher que Rupert ne soit jugé trop légèrement. Je sais qu’il a recueilli avant mon départ une somme considérable ; il l’a obtenue légitimement ; je ne dis pas qu’elle soit suffisante pour qu’il puisse toujours tenir le même état de maison, mais