Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/354

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devrais reposer à côté de ma mère ; mais elle excusera un vieux loup de mer s’il préfère l’eau azurée à tous vos cimetières de campagne.

J’eus encore quelques entrevues avec le vieillard, mais il ne reparla plus ni de son enterrement, ni de sa fortune, ni de son départ ; Lucie lui lisait la Bible deux ou trois fois par jour, et elle priait souvent avec lui. Une fois j’entendis une petite voix qui lisait tout bas auprès de son lit, et, en regardant, je vis ma plus jeune fille, qui avait à peine treize ans, qui relisait un chapitre que sa mère avait expliqué au malade une heure auparavant. Les explications manquaient cette fois ; mais c’était bien la voix douce, touchante, distincte de sa mère !

Marbre s’éteignit, sans pousser un gémissement, au milieu de toute ma famille rassemblée autour de son lit. La seule chose qui marqua sa fin fut un regard d’une expression singulière qu’il jeta sur ma femme, et aussitôt il rendit le dernier soupir. Du robuste et vigoureux marin que j’avais connu autrefois il ne restait qu’un cadavre inanimé. Mais quel que fût le changement qu’eût subi le corps, celui qui s’était opéré dans l’esprit était bien plus grand encore. À coup sûr, son regard suprême était plein de résignation et d’espérance ; et nous eûmes raison de croire que cette rude, mais honnête créature, avait eu le temps de se reconnaître et de s’appliquer tous les mérites du sacrifice de son Dieu.

Conformément à sa volonté expresse, et malgré la vive répugnance de ma femme et de mes filles, j’ensevelis dans l’océan le corps de mon vieil ami, six jours avant d’arriver aux États-Unis.

Et maintenant je n’ai plus à parler que de Lucie. J’ai anticipé sur les événements, afin de garder pour la fin la partie la plus agréable de ma tâche.

Les premières années de mon mariage furent pour moi des années de bénédiction. J’étais heureux, et j’avais la conscience de mon bonheur ; de ce bonheur qui ne peut résulter que de l’union de deux êtres que la raison et les principes ont rapprochés autant que la conformité de goût et l’amour. Je n’entends pas dire que les années qui ont suivi aient été moins heureuses ; car, dans un certain sens, elles l’ont été bien davantage, et ce bonheur n’a fait que s’accroître jusqu’à ce moment ; mais si cette union intime avec tout ce qu’il peut y avoir de plus pur, de plus vertueux, de plus délicat dans une femme, avait été pour moi, dans le principe, une source de jouis-