Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 27, 1847.djvu/240

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Grand Esprit a pense autrement, et ce qu’il pense arrive. Les hommes sont de plusieurs couleurs. Quelques-uns sont rouges, ce qui est la couleur de mon père. Quelques-uns sont pâles, ce qui est la couleur de nos amis. Quelques-uns sont noirs, ce qui est la couleur de l’ami de mon père. Il est noir, quoique l’âge change sa peau. Tout cela est bien ; cela vient du Grand Esprit, et il ne faut pas nous plaindre.

— Mon père dit qu’il est très-vieux, que le pin dans la forêt n’est guère plus vieux. Nous le savons. C’est une raison pour laquelle nous sommes venus si loin le voir, quoiqu’il y ait une autre raison. Mon père sait quelle est cette autre raison, et nous aussi, nous le savons. Depuis cent hivers et autant d’étés, cette raison n’est pas sortie de nos esprits. Les vieillards l’ont racontée aux jeunes gens, et les jeunes gens, quand ils sont devenus plus vieux, l’ont racontée à leurs fils. C’est ainsi qu’elle a atteint nos oreilles. Pendant tout ce temps, combien de mauvais Indiens ont vécu, sont morts et sont oubliés ! C’est le bon Indien qui vit le plus longtemps dans nos mémoires. Nous voulons oublier que les méchants aient jamais été dans nos tribus. Nous n’oublions jamais les bons.

— J’ai vu bien des changements, et je ne suis qu’un enfant en comparaison de mon père ; mais je sens dans mes os le froid de soixante hivers. Pendant tout ce temps, les hommes rouges se sont de plus en plus avancés vers le soleil couchant. Je pense quelquefois que je vivrai assez longtemps pour l’atteindre. Ce doit être très-loin, mais l’homme qui ne s’arrête pas, va loin. Allons là, les faces pâles nous y suivront. Pourquoi en est-il ainsi ? Je ne le sais. Mon père est plus sage que son fils, et il peut nous le dire. Je m’assois pour écouter sa réponse.

Quoique Vol-d’Aigle eût parlé avec calme et conclu d’une manière si différente à celle que j’attendais, il y avait un profond intérêt dans tout ce qui se passait. La raison particulière qui avait appelé de si loin ces hommes rouges vers Susquesus, n’était pas encore révélée, contre notre attente ; mais le profond respect que ces étrangers, venus des déserts de l’ouest, témoignaient à leur vénérable ami, nous assurait que lorsque nous la connaîtrions, elle serait digne de nous intéresser. Selon l’habitude, il se fit une pause, après laquelle Susquesus se leva encore et répondit :

— Mes enfants, je suis très-vieux, il y a cinquante automnes, lorsque tombèrent les feuilles, je croyais qu’il était temps pour