Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 2.djvu/188

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Comme vous aimez Elpinice.


spitridate

Mais vous m’avez promis un entier sacrifice.


mandane

Oui, s’il peut être utile aux vœux que vous formez.


spitridate

Que ne peut point un roi ?


mandane

Quels droits n’a point un père ?


spitridate

Inexorable sœur !


mandane

Impitoyable frère,
Qui voulez que j’éteigne un feu digne de moi,
Et ne sauriez vous faire une pareille loi !


spitridate

Hélas ! Considérez…


mandane

Considérez vous-même…


spitridate

Que j’aime, et que je suis aimé.


mandane

Que je suis aimée, et que j’aime.


spitridate

N’égalez point au mien un feu mal allumé :
Le sexe vous apprend à régner sur vos âmes.


mandane

Dites qu’il nous apprend à renfermer nos flammes ;
Dites que votre ardeur, à force d’éclater,
S’exhale, se dissipe, ou du moins s’exténue,
Quand la nôtre grossit sous cette retenue,
Dont le joug odieux ne sert qu’à l’irriter.
Je vous parle, Seigneur, avec une âme ouverte ;
Et si je vous voyais capable de raison,
Si quand l’amour domine, elle était de saison…


spitridate

Ah ! Si quelque lumière enfin vous est offerte,
Expliquez-vous, de grâce, et pour le commun bien,
Vous ni moi ne négligeons rien.


mandane

Notre amour à tous deux ne rencontre qu’obstacles
Presque impossibles à forcer ;
Et si pour nous le ciel n’est prodigue en miracles,
Nous espérons en vain nous en débarrasser.
Tirons-nous une fois de cette servitude
Qui nous fait un destin si rude.
Bravons Agésilas, Cotys et Lysander :
Qu’ils s’accordent sans nous, s’ils peuvent s’accorder.
Dirai-je tout ? Cessons d’aimer et de prétendre,
Et nous cesserons d’en dépendre.


spitridate

N’aimer plus ! Ah ! Ma sœur !


mandane

J’en soupire à mon tour ;
Mais un grand cœur doit être au-dessus de l’amour.
Quel qu’en soit le pouvoir, quelle qu’en soit l’atteinte,
Deux ou trois soupirs étouffés,
Un moment de murmure, une heure de contrainte,
Un orgueil noble et ferme, et vous en triomphez.
N’avons-nous secoué le joug de notre prince
Que pour choisir des fers dans une autre province ?
Ne cherchons-nous ici que d’illustres tyrans,
Dont les chaînes plus glorieuses
Soumettent nos destins aux obscurs différends
De leurs haines mystérieuses ?
Ne cherchons-nous ici que les occasions
De fournir de matière à leurs divisions,
Et de nous imposer un plus rude esclavage
Par la nécessité d’obtenir leur suffrage ?
Puisque nous y cherchons tous deux la liberté,
Tâchons de la goûter, Seigneur, en sûreté :
Réduisons nos souhaits à la cause publique,
N’aimons plus que par politique,
Et dans la conjoncture où le ciel nous a mis,
Faisons des protecteurs, sans faire d’ennemis.
À quel propos aimer, quand ce n’est que déplaire
À qui nous peut nuire ou servir ?
S’il nous en faut l’appui, pourquoi nous le ravir ?
Pourquoi nous attirer sa haine et sa colère ?


spitridate

Oui, ma sœur, et j’en suis d’accord :
Agésilas, ici maître de notre sort,
Peut nous abandonner à la Perse irritée,
Et nous laisser rentrer, malgré tout notre effort,
Sous la captivité que nous avons quittée.
Cotys ni Lysander ne nous soutiendront pas,
S’il faut que sa colère à nous perdre s’applique.
Aimez, aimez-le donc, du moins par politique,
Ce redoutable Agésilas.


mandane

Voulez-vous que je le prévienne,
Et qu’en dépit de la pudeur
D’un amour commandé l’obéissante ardeur
Fasse éclater ma flamme auparavant la sienne ?
On dit que je lui plais, qu’il soupire en secret,
Qu’il retient, qu’il combat ses désirs à regret ;
Et cette vanité qui nous est naturelle
Veut croire ainsi que vous qu’on en juge assez bien ;
Mais enfin c’est un feu sans aucune étincelle :
J’en crois ce qu’on en dit, et n’en sais encor rien.
S’il m’aime, un tel silence est la marque certaine
Qu’il craint Sparte et ses dures lois ;
Qu’il voit qu’en m’épousant, s’il peut m’y faire reine,
Il ne peut lui donner des rois ;
Que sa gloire…


spitridate