Page:Corneille - Le Menteur, illustrations Pauquet, 1851.djvu/3

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Dorante, lui donnant la main.

Ay ! Ce malheur me rend un favorable office,
Puisqu’il me donne lieu de ce petit service,
Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain
Que cette occasion de vous donner la main.


Clarice

L’occasion ici fort peu vous favorise,
Et ce faible bonheur ne vaut pas qu’on le prise.


Dorante

Il est vrai, je le dois tout entier au hasard :
Mes soins ni vos désirs n’y prennent point de part,
Et sa douceur, mêlée avec cette amertume,
Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,
Puisque enfin ce bonheur, que j’ai si fort prisé,
À mon peu de mérite eût été refusé.


Clarice

S’il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire,
Je veux être à mon tour d’un sentiment contraire,
Et crois qu’on doit trouver plus de félicité
À posséder un bien sans l’avoir mérité.
J’estime plus un don qu’une reconnaissance :
Qui nous donne fait plus que qui nous récompense,
Et le plus grand bonheur au mérite rendu
Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.
La faveur qu’on mérite est toujours achetée ;
L’heur en croit d’autant plus, moins elle est méritée ;
Et le bien où sans peine elle fait parvenir
Par le mérite à peine aurait pu s’obtenir.


Dorante

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende
Obtenir par mérite une faveur si grande.
J’en sais mieux le haut prix, et mon cœur amoureux,
Moins il s’en connaît digne, et plus s’en tient heureux :
On me l’a pu toujours dénier sans injure ;
Et si, la recevant, ce cœur même en murmure,
Il se plaint du malheur de ses félicités,
Que le hasard lui donne, et non vos volontés :
Un amant a fort peu de quoi se satisfaire
Des faveurs qu’on lui fait sans dessein de les faire ;
Comme l’intention seule en forme le prix,
Assez souvent sans elle on les joint au mépris.
Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme
D’une main qu’on me donne en me refusant l’âme.
Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain,
Si je ne puis toucher le cœur avec la main.


Clarice

Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle,
Puisque j’en viens de voir la première étincelle.
Si votre cœur ainsi s’embrase en un moment,
Le mien ne sut jamais brûler si promptement.
Mais peut-être, à présent que j’en suis avertie,
Le temps donnera place à plus de sympathie.
Confessez cependant qu’à tort vous murmurez
Du mépris de vos feux, que j’avais ignorés.


Scène III

Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Cliton.




Dorante

C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne :
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades,
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.


Clarice

Quoi ! Vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?


Dorante

Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.


Cliton

Que lui va-t-il conter ?


Dorante

Que lui va-t-il conter ? Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire,
Et même la gazette a souvent divulgué…


Cliton, le tirant par la basque.

Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?


Dorante

Tais-toi.


Cliton

Tais-toi. Vous rêvez, dis-je, ou…


Dorante

Tais-toi. Vous rêvez, dis-je, ou… Tais-toi, misérable.


Cliton

Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
Vous en revîntes hier.


Dorante, à Cliton.

Vous en revîntes hier. Te tairas-tu, maraud ?
À Clarice
Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice,
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que, l’autre hiver, faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;
Je leur livrai mon âme, et ce cœur généreux
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
De mille exploits fameux enfler ma renommée,
Et tous ces nobles soins qui m’avaient su ravir,
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.


Isabelle, à Clarice, tout bas.

Madame, Alcippe vient ; il aura de l’ombrage.


Clarice

Nous en saurons, Monsieur, quelque jour davantage.
Adieu.


Dorante

Adieu. Quoi ! Me priver sitôt de tout mon bien ?


Clarice

Nous n’avons pas loisir d’un plus long entretien,
Et, malgré la douceur de me voir cajolée,
Il faut que nous fassions seules deux tours d’allée.


Dorante

Cependant accordez à mes vœux innocents
La licence d’aimer des charmes si puissants.


Clarice

Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime,
N’en demande jamais licence qu’à soi-même.


Scène IV

Dorante, Cliton.




Dorante

Suis-les, Cliton.


Cliton

Suis-les, Cliton. J’en sais ce qu’on en peut savoir.
La langue du cocher a fait tout son devoir :
« La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse,
Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. »


Dorante

Quelle place ?


Cliton

Quelle place ? Royale, et l’autre y loge aussi ;
Il n’en sait pas le nom, mais j’en prendrai souci.


Dorante

Ne te mets point, Cliton, en peine de l’apprendre.
Celle qui m’a parlé, celle qui m’a su prendre,
C’est Lucrèce, ce l’est sans aucun contredit :
Sa beauté m’en assure, et mon cœur me le dit.


Cliton

Quoique mon sentiment doive respect au vôtre,
La plus belle des deux, je crois que ce soit l’autre.


Dorante

Quoi ! Celle qui s’est tue et qui, dans nos propos,
N’a jamais eu l’esprit de mêler quatre mots ?


Cliton

Monsieur, quand une femme a le don de se taire,
Elle a des qualités au-dessus du vulgaire :
C’est un effort du ciel qu’on a peine à trouver ;
Sans un petit miracle il ne peut l’achever,
Et la nature souffre extrême violence,
Lorsqu’il en fait d’humeur à garder le silence.
Pour moi, jamais l’amour n’inquiète mes nuits,
Et, quand le cœur m’en dit, j’en prends par où je puis.
Mais naturellement femme qui se peut taire
A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire
Qu’eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté,
Je lui voudrais donner le prix de la beauté.
C’est elle assurément qui s’appelle Lucrèce.
Cherchez un autre nom pour l’objet qui vous blesse :
Ce n’est point là le sien ; celle qui n’a dit mot,
Monsieur, c’est la plus belle, ou je ne suis qu’un sot.


Dorante

Je t’en crois, sans jurer avec tes incartades.
Mais voici les plus chers de mes vieux camarades :
Ils semblent étonnés, à voir leur action.


Scène V

Dorante, Alcippe, Philiste, Cliton.




Philiste, à Alcippe.

Quoi ! Sur l’eau la musique, et la collation ?


Alcippe, à Philiste.

Oui, la collation avecque la musique.


Philiste, à Alcippe.

Hier au soir ?


Alcippe, à Philiste.

Hier au soir ? Hier au soir.


Philiste, à Alcippe.

Hier au soir ? Hier au soir. Et belle ?


Alcippe, à Philiste.

Hier au soir ? Hier au soir. Et belle ? Magnifique.


Philiste, à Alcippe.

Et par qui ?


Alcippe, à Philiste.

Et par qui ? C’est de quoi je suis mal éclairci.


Dorante, les saluant.

Que mon bonheur est grand de vous revoir ici !


Alcippe

Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse.


Dorante

J’ai rompu vos discours d’assez mauvaise grâce ;
Vous le pardonnerez à l’aise de vous voir.


Philiste

Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir.


Dorante

Mais de quoi parliez-vous ?


Alcippe

Mais de quoi parliez-vous ? D’une galanterie.


Dorante

D’amour ?


Alcippe

D’amour ? Je le présume.


Dorante

D’amour ? Je le présume. Achevez, je vous prie,
Et souffrez qu’à ce mot ma curiosité
Vous demande sa part de cette nouveauté.


Alcippe

On dit qu’on a donné musique à quelque dame.


Dorante

Sur l’eau ?


Alcippe

Sur l’eau ? Sur l’eau.


Dorante

Sur l’eau ? Sur l’eau. Souvent l’onde irrite la flamme.


Philiste

Quelquefois.


Dorante

Quelquefois. Et ce fut hier au soir ?