Page:Corneille - Le Menteur, illustrations Pauquet, 1851.djvu/7

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Géronte
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
Et trouve en ton malheur de telles circonstances
Que mon amour t’excuse et mon esprit touché
Te blâme seulement de l’avoir trop caché.

Dorante
Le peu de bien qu’elle a me faisait vous le taire.

Géronte
Je prends peu garde au bien, afin d’être bon père.
Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
Tu l’aimes, elle t’aime : il me suffit. Adieu.
Je vais me dégager du père de Clarice.

Dorante, Cliton.



Dorante
Que dis-tu de l’histoire et de mon artifice ?
Le bonhomme en tient-il ? M’en suis-je bien tiré ?
Quelque sot en ma place y serait demeuré :
Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
Et, malgré son amour, se fût laissé contraindre.
Oh ! L’utile secret que mentir à propos !

Cliton
Quoi ? Ce que vous disiez n’est pas vrai ?

Dorante
Quoi ? Ce que vous disiez n’est pas vrai ? Pas deux mots,
Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillesse
Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.

Cliton
Quoi ! La montre, l’épée, avec le pistolet…

Dorante
Industrie.

Cliton
Industrie. Obligez, Monsieur, votre valet.
Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître,
Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connaître ;
Quoique bien averti, j’étais dans le panneau.

Dorante
Va, n’appréhende pas d’y tomber de nouveau :
Tu seras de mon cœur l’unique secrétaire,
Et de tous mes secrets le grand dépositaire.

Cliton
Avec ces qualités j’ose bien espérer
Qu’assez malaisément je pourrai m’en parer.
Mais parlons de vos feux. Certes, cette maîtresse…


Scène VII

Dorante, Cliton, Sabine.



Sabine, Elle lui donne un billet.
Lisez ceci, monsieur.

Dorante
Lisez ceci, monsieur. D’où vient-il ?

Sabine
Lisez ceci, monsieur. D’où vient-il ? De Lucrèce.

Dorante, après l’avoir lu.
Dis-lui que j’y viendrai.
Sabine rentre, et Dorante continue.
Dis-lui que j’y viendrai. Doute encore, Cliton,
À laquelle des deux appartient ce beau nom :
Lucrèce sent sa part des feux qu’elle fait naître,
Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre.
Dis encor que c’est l’autre, ou que tu n’est qu’un sot.
Qu’aurait l’autre à m’écrire, à qui je n’ai dit mot ?

Cliton
Monsieur, pour ce sujet n’ayons point de querelle ;
Cette nuit, à la voix, vous saurez si c’est elle.

Dorante
Coule-toi là-dedans, et de quelqu’un des siens
Sache subtilement sa famille et ses biens.


Scène VIII

Dorante, Lycas.



Lycas, lui présentant un billet.
Monsieur.

Dorante
Monsieur. Autre billet.
Il continue, après avoir lu tout bas le billet.
Monsieur. Autre billet. J’ignore quelle offense
Peut d’Alcippe avec moi rompre l’intelligence,
Mais n’importe, dis-lui que j’irai volontiers.
Je te suis.
Lycas rentre, et Dorante continue seul.
Je te suis. Je revins hier au soir de Poitiers,
D’aujourd’hui seulement je produis mon visage,
Et j’ai déjà querelle, amour et mariage.
Pour un commencement ce n’est point mal trouvé :
Vienne encore un procès, et je suis achevé ;
Se charge qui voudra d’affaires plus pressantes,
Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes,
Je pardonne à qui mieux s’en pourra démêler,
Mais allons voir celui qui m’ose quereller.

ACTE III


Scène première

Dorante, Alcippe, Philiste.



Philiste
Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,
Et n’aviez l’un ni l’autre aucun désavantage.
Je rends grâces au ciel de ce qu’il a permis
Que je sois survenu pour vous refaire amis,
Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare ;
Mon heur en est extrême, et l’aventure rare.

Dorante
L’aventure est encor bien plus rare pour moi,
Qui lui faisais raison sans avoir su de quoi.
Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine :
Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ?
Quelque mauvais rapport m’aurait-il pu noircir ?
Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.

Alcippe
Vous le savez assez.

Dorante
Vous le savez assez. Plus je me considère,
Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.

Alcippe
Eh bien ! Puisqu’il vous faut parler clairement,
Depuis plus de deux ans j’aime secrètement ;
Mon affaire est d’accord, et la chose vaut faite,
Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.
Cependant à l’objet qui me tient sous la loi,
Et qui sans me trahir ne peut être qu’à moi,
Vous avez donné bal, collation, musique,
Et vous n’ignorez pas combien cela me pique,
Puisque, pour me jouer un si sensible tour,
Vous m’avez à dessein caché votre retour,
Et n’avez aujourd’hui quitté votre embuscade
Qu’afin de m’en conter l’histoire par bravade.
Ce procédé m’étonne, et j’ai lieu de penser
Que vous n’avez rien fait qu’afin de m’offenser.

Dorante
Si vous pouviez encor douter de mon courage,
Je ne vous guérirais ni d’erreur ni d’ombrage,
Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux.
Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,
Ecoutez en deux mots l’histoire démêlée :
Celle que, cette nuit, sur l’eau j’ai régalée
N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux,
Car elle est mariée, et ne peut être à vous ;
Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.

Alcippe
Je suis ravi, Dorante, en cette occasion,
De voir finir sitôt notre division.

Dorante
Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance
Aux premiers mouvements de votre défiance :
Jusqu’à mieux savoir tout sachez vous retenir,
Et ne commencez plus par où l’on doit finir.
Adieu. Je suis à vous.


Scène II

Alcippe, Philiste.



Philiste
Adieu. Je suis à vous. Ce cœur encor soupire ?

Alcippe
Hélas ! Je sors d’un mal pour tomber dans un pire.
Cette collation, qui l’aura pu donner ?
À qui puis-je m’en prendre ? Et que m’imaginer ?

Philiste
Que l’ardeur de Clarice est égale à vos flammes :
Cette galanterie était pour d’autres dames.
L’erreur de votre page a causé votre ennui ;
S’étant trompé lui-même, il vous trompe après lui.
J’ai tout su de lui-même, et des gens de Lucrèce :
Il avait vu chez elle entrer votre maîtresse,
Mais il n’avait pas vu qu’Hippolyte et Daphné,
Ce jour-là par hasard, chez elle avaient dîné ;
Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue,
Et sans les approcher il suit de rue en rue ;
Aux couleurs, au carrosse, il ne doute rien ;
Tout était à Lucrèce, et le dupe si bien,
Que, prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,
Il rend à votre amour un très mauvais service ;
Il les voit donc aller jusques au bord de l’eau,
Descendre de carrosse, entrer dans un bateau,
Il voit porter des plats, entend quelque musique,
(À ce que l’on m’a dit, assez mélancolique) ;
Mais cessez d’en avoir l’esprit inquiété,
Car enfin le carrosse avait été prêté,
L’avis se trouve faux, et ces deux autres belles
Avaient en plein repos passé la nuit chez elles.

Alcippe
Quel malheur est le mien ! Ainsi donc sans sujet
J’ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet !