Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/126

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cxiv ETUDE SUR MEDEE

furieux, comme si elle nourrissait quelque secret dessein: son courroux, j'en suis sûre, ne s'apaisera pas avant d'avoir fait quelques victimes. »

Nous voilà prévenus, et cela sans appareil terrible, sans effort qui altère la simplicité du drame : une conversation familière de deux personnages subalternes a suffi pour nous préparer à la catastrophe prochaine. Médée n'a pas encore paru, mais on l'en- tend derrière le tliéàtre, qui, seule, égarée, exhale en cris incohé- rents sa fureur naissante : '< .Mourez, enfants maudits d'une mère odieuse, mourez avec votre père, et que toute notre maison Itérisse! » A ces cris fout encore écho les plaintes de la nourrice : M Ah! malheureuse que je suis! en quoi tes fils sont-ils coupables du crime de leur père? Pourquoi les hais-tu? Pauvres enfants, je crains fort qu'il ne vous arrive malheur ! »

Alors enfin ilédée peut se montrer à nous : désormais, nous sommes prêts à partager sa douleur, à comprendre sa colère. Cette âme passionnée franchit d'un bond la limite des émotions moyennes où s'arrêtent, les âmes vulgaires, et se porte fiévreuse- ment aux extrêmes. Jasou était tout pour elle; en le perdant, elle a tout perdu. Ce n'est point assez encore, et son délire n'a pas atteint au paroxysme : pour en justifier d'avance les empor- tements, il faut que le crescendo dramatique se poursuive, et que de plus eu plus on voie grandir, par une progression naturelle, logique, nécessaire, l'exaspération de la femme délaissée. Voici que Créon, un despote impérieux et hypocrite, dont la froide cruauté seuvelojjpe d'une feinte bonhomie, lâchasse brutalement de ses Etats. Voici que Jason lui-même, odieux et lâche tout à la fois, apparaît à son tour, non pour s'excuser de sa trahison, mais pour féliciter celle qu'il a trahie d'en être quitte pour l'exil !

En vain, dans un récit que l'indignation rend éloquent, Médée le fait-elle souvenir de ses bienfaits; c'est à Vénus seule qu'il veut tout devoir : << Quant aux services que tu m'as rendus, je ne me plains pas. Toutefois, tu as reçu pour prix de mon salut plus que tu ne m'as donné, comme je vais te l'apprendre. D'abord, tu habites la Grèce au lieu d'un pays barbare; tu as appris à connaître la justice et à préférer l'action des lois à l'emploi arbi- traire de la force. Tous les Grecs ont reconnu ton savoir, et tu as acquis de la gloire, tandis que, si tu habitais aux dernières limites du monde, on ne parlerait point de toi. » Médiocre consolation sans doute aux yeux d'une femme « barbare »; mais Jason, qui est jirec, ne conçoit point de bonheur au-dessus de celui-là. Il croit avoir fait à Médée un grand honneur en l'épourant jadis, et il trouve tout simple de quitter aujourd'hui cette Asiatique, cette Scythe farouche, pour épouser une femme civilisée, une

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