Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/136

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cxxiv ÉTUDE SUR MÉDÉE

Corneille ajoute, uon seulement à Euripide, mais à Sénèque, qui, lui du moins, n'avait pas travesti ALgée et Jason eu soupirants incompris, en « mourants >> qui meurent par métaphore. Le vieux roi d'Athènes, que le poète grec s'était bien gardé de nous pein- dre amoureux, a disparu tout à fait du drame de Sénèque; Cor- neille imagine de le poser en rival de Jason. Et Jason lui-même subit une transformation analogue; son amour pour Creuse — pour cette Creuse qui jusqu'alors était restée discrètement dans la coulisse — s'étale au premier plan; les conversations galantes se multiplient, les madrigaux s'échangent. On se croirait moins à Corinthe qu'à l'hôtel de Rambouillet. Ce n'est point le caractère de Créon qui peut être relevé; il ne saurait être ni moins, ni plus Icâchement despotique. Reste le caractère de Médée, dont la situation n'est plus tout à fait la même : car le mariage de Jason et de Creuse n'est pas encore accompli. 11 semble, dès lors, qu'il fût plus facile de prêter à Médée une passion sincère, humaine, féminine, capable enfin de nous toucher, puisqu'elle n'a pas encore perdu toute espérance. C'est le contraire qui se produit : en face de Jason, jeune premier langoureux et fade, se dresse la farouche, trop farouche Médée, magicienne d'opéra, la Médée de Sénèque, rajeunie par Corneille.

Acte I. — Tout le premier acte est dans cette antithèse de deux caractères également éloignés de la vraie nature : l'un a trop de candeur dans le cynisme, l'autre trop d'aisance dans la scélératesse. Peu de débuts de tragédie sont moins tragiques. A Pollux, qui arrive à propos pour assister aux secondes noces de son ami, et qui s'inquiète de ce que fera Médée, Jason l'époud, avec une fatuité souriante :

��Eh I que fit Ilypsipyle

Que pousser les éclats d'un courroux inutile?

Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,

Elle me souhaita mille et mille douleurs,

Dit que j'étais sans fui, sans cœur, sans conscience,

Et, lasse de le dire, elle prit patience.

Médée en son malheur en pourra faire autant...

Aussi, je ne suis pas de ces amants vulgaires :

Jaccoinmode ma flamme au bien de mes alfaircs :

Et sous quelque climat que me jette le sort,

Par maxime d'Etat je me fais cet clfort.

��Voilà qui est parler en amoureux politique; Jason n'a jamais aimé que par raison d'État; bien avant La Rochefoucauld, il a découvert et appliqué la théorie de l'intérêt personnel ; avec com- plaisance, il explique à Pollux les raisons cachées de ses passions

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