Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/144

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cxxxii ETUDE SUR MÉDEE

tencieux, qui ne manquent pas d"énergie, Sénèque oppose à la pusillanimité de Jason, la résolution de Médée :

��Cedo defessus malis,

Et ipsa casus secpe jam expertos time. — Fortuna semper omnis infi'a me stetit.

Belle réponse, digue d'un stoïcien, mais dont Corneille a su relever encore la fierté :

��Lassés de tant de maux, cédons à la fortune. — Ce corps n'enferme pas une âme si commune; Je n'ai jamais souffert qu'elle me fit la loi. Et toujours ma fortune a dépendu de moi.

On croirait entendre une de ces liéro'ines romaines dont Cor- neille aimera plus tard à peindre l'orgueil inébranlable, une Emilie, une Cornélie. Assurément ces héroïnes ont quelque chose d'un peu trop viril; mais, outre que cette virilité de caractère ne sied pas mal à Médée, il est plus d'un trait délicat, vraiment humain, où reparaît la femme. Après avoir tour à tour supplié, accusé, menacé cet indigne époux qui se trouble et balbutie, Médée ne peut se résigner encore à le haïr:

Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté.

Ni chez Sénèque, ni chez Euripide même on ne trouvera cet aveu, où se trahissent tout ensemble et la faiblesse de l'âme et la toute-puissance de la passion. Elle aime encore, et déjà pour- tant est résolue à se veuger; contradiction naturelle et drama- tique, car c'est précisément parce qu'elle aime qu'elle se venge. Mais comment se vengera-t-elle? Avec son instintrt profond du drame, Corneille a évité une des fautes les plus graves où Sénèque soit tombé. Il s'est bien gardé de faire annoncer, dès le premier acte, par Médée, le meurtre odieux qui fera le dénouement de l'action. Les menaces de la magicienne sont restées vagues, le choix de sa vengeance incertain. Grâce à cet artifice, le caractère de Médée n'est pas tout d'abord indigne de toute sympathie, ni l'intérêt dramatique tout d'abord épuisé. A la fin du III^ acte seulement, elle supplie Jason de lui laisser au moins ses enfants,' Jason, qui semble ici plus sincère, s'écrie que lui enlever ses enfants, c'est lui arracher le cœur. Ce cri décide Médée : elle sait faire la part de la sincérité et de l'hypocrisie dans cet amour

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