Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/156

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cxLiv ÉTUDE SUR MÉDÉE

l'amour politique toujours froid. Médée survient, Jason se retire et les deux rivales se trouvent en présence. Par le seul effet de cette opposition, la vérité et la franchise reparaissent dans les situations, dans les caractères, par suite, dans le langage. Il est vrai qu'on trouve dans cette scène un des rares jeux de mots que Corneille se soit permis :

Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.

��Médée pourtant, à bon droit, se croit d'autres charmes que les charmes magiques : en même temps que son amour est inquiété, son amour-propre féminin est atteint. Dès lors, plus d'hypocrisie, plus de dépit amoureux; elle aime Jason, elle se dit et se croit aimée de lui, elle ne permettra pas qu'on le lui dispute; parfois même, à la reine de Lemnos, qui s'étonne de s'entendre parler sur ce ton, elle répond en vraie princesse de la Scythie :

��Je suis reine, Madame, et les fronts couronnés...

— Et moi je suis Médée, et vous m'importunez.

— Cet indigne mépris que de mon rang vous faites..

— Connaissez-moi, Madame, et voyez ou vous êtes.

��A la voix de Médée, en effet, le riche palais aux colonnes de jaspe, aux portiques et aux statues d'or, se transforme en un «palais d'horreur », peuplé de bêtes féroces, éléphants, rhinocé- ros, lions, tigres, léopards, panthères, dragons, serpents. Quatre monstres ailés semblent prêts à dévorer la rivale de Médée, mais sont tenus en respect par la voix de l'amoureux Absyrte, qui descend sur une nuée. Cette intervention opportune vaut bien qu'Hypsipyie se relâche un peu de sa rigueur, et, sans renoncer encore à Jason, dise à son libérateur, à peu près comme don Fernand à Rodrigue: « Laissez faire au temps.... » Mais que nous importent les amours d'Absyrte et d'Hypsipyle? Et, d'ailleurs, ces périls, cette délivrance, tout est imaginaire, tout est concerté entre le frère et la sœur. C'est Médée elle-même qui nous révèle une ruse destinée à favoriser l'amour de sou frère, et surtout peut-être à la débarrasser d'une rivale gênante. Elle nous appa- raît, dans le désert où elle a coutume de se retirer pour préparer ses enchantements, au milieu de rochers blancs et luisants « qui laissent sortir de leurs fentes quelques filaments d'herbes ram- pantes et quelques arbres moitié verts et moitié secs ». A quoi sert celte fantasmagorie? A quoi servent ces stances, où Médée indécise impose silence à la « raison importune » dont sa passion

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