Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/184

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1« LE GID

d'exécuter, mais qui suffit pour rejeter dans l'ombrft cer- taines alliances compromettantes, et pour nieltre seules en pleine lumière les victoires remportées sur l'infidèle, en uï mot pour donner un sens et une véritable unité à cette vie s. incertaine pourtant et si contradictoire.

Il ne nous paraît donc pas qu'il y ait opposition absolue entre l'histoire et la légende. Certains traits sont atténués, certains autres grossis, quelques-uns enfin sont purement el simplementinventésic'estainsi que leCidva jusqu'à Rome in- sulter le roi de France, dont i! renverse le siège plusélevéque celui du roi d'Espagne; c'est ainsi encore qu'il est substitué à Charles Martel dans la bataille où furent anéantis les Sarra- sins. Mais les chansons carlovingiennes ont bien fait voyager CharJemagne jusqu'à Constanlinople, et son neveu Roland jusque dans l'extrême Orient, dont il devient bailli. Comparez Roland et Rodrigue, vous trouverez entre eux d'étroits rap- ports de parenté ; ne sont-ils pas tous deux des héros hu- mains et chrétiens? Mais mesurez pour chacun d'eux la dis- tance qui sépare la fiction de la réalité, la différence aussitôt sera sensible. Pour Roland, l'imagination avait à créer presque de toutes pièces une légende. A quel travail elle a dû se li- vrer pour élever au niveau, au-dessus même de Charlemagne, pour transformer en vainqueur et en victime des Sarrasins, ce préfet des marches de Bretagne, tué à l'arrière garde de l'ar- mée française par les montagnards des Pyrénées, et dont l'his- toire prononce à peine le nom! Ici, au contraire, nul besoin de violenter la vérité historique ; il suffisait de n'en voir el de n'en laisser voir qu'une face. Qui pouvait nier que Rodri- gue eiît joué un grand rôle, que, dans sa lutte contre les Maures, il eût personnifié, dans une certaine mesure, la race espagnole en lutte contre l'envahisseur étranger, la Croix opposée au Croissant? Un peu de complaisance patriotique suffisait dès lors pour faire, sans mensonge, du conquérant de Valence un héros national et un héros chrétien.

En résumé, le Cid de l'histoire est un capitaine heureux el intrépide, mais peu scrupuleux et souvent cruel, un brûleur de Maures, qui rançonne à l'occasion les chrétiens ; il exerce le droit de la guerre dans toute sa rigueur et fait déchirer les prisonniers par ses dogues. Le Cid de la légende, on le verra par la Chronique rimée, n'est guère plus séduisant d'abord n plus tendre , mais les mœurs s'adoucissant, il perd bientô) celte rudesse féroce, et n'est plus qu'un admirable soldat, un Canipf'ador id'^al.

Le Cid de l'histoire fait ses propres affaires en faisant celles de son pays, et personne ne songe à s'en étonner en un temps

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