Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/238

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M LE CID

comprenait mal l'orgueil du gentilhomme, on jugeait ma. le cœur du père. « Rodrigue, as-tu du cœur?... Meurs ou tue », «^ela semblait bien froid et bien sec, bien peu paternel. Com- bien plus sensible est le vieil Evandre, lorsqu'il adresse ses adieux à son fils Pallas, envoyé contre Mézence! Combien plus touchants sont les pleurs et l'évanouissement du vieil- lard! Mais don Diègue est chef de famille avant d'être père, de même que le vieil Horace est avant tout Romain.

« L'honneur, dans don Diègue, comme l'amour de la patrie dans le vieil Horace, fait taire l'amour paternel sans l'étouffer. Don Diègue, il est vrai, n'a pas le temps d'éprouver les alar- mes qui troublent le cœur du vieil Horace et qui trahissent malgré lui sa tendresse paternelle; car, dans le Ciel, la ven- geance suit de près l'outrage : don Diègue ne peut pas rester déshonoré, même pendant une heure ; l'orgueil espagnol ne supporterait pas cette attente.

« Caché tant que dure l'affront, il ne reparaît que lorsqu'il est vengé. ïNous ne voyons donc point ses alarmes pendant le combat, nous ne voyons point la lutte entre l'honneur et la tendresse paternelle. Ce n'est pas, en effet, dans cette lutte que Corneille a mis l'intérêt de sa pièce. 11 y a un autre amour pluspassionné. plusvif que l'amour paternel, qui doitsoutenir la lutte contre l'honneur. Les pleurs que la tendresse paternelle eût arrachés à don Diègue eussent peut-être affaibli à nos yeux l'inflexibilité de la loi de l'honneur; et Corneille avait besoin que nous crussions à la falalilé de cette loi, afin, plus tard, d'excuser Rodrigue d'y sacrifier son amour pour Chimène. Nous ne voyons combien don Diègue aime son fils que lorsque, vengé par lui. il peut jouir à son aise de la victoire, lorsqu'il n'a plus ni la honte de l'insulte ni la crainte du combat. C'est alors que la tendresse paternelle éclate libre- ment dans don Diègue' ».

Ainsi, comme le vieil Horace, don Diègue subordonne la tendresse paternelle à un sentiment qui semble d'abord exclusif; mais chez tous deux, quand la religion de l'honneur ou la religion de la patrie a reçu satisfaction, les sentiments plus doux, longtemps contenus, éclatent en toute liberté Alors même, pourtant, leur tendresse reste virile : c"est surtout )e défenseur et le sauveur de Rome que le vieil Horace aime et admire dans son fils; son amour paternel se confond avec son patriotisme. De même, l'amoui- paternel de don Diègue est inséparable de son culte passionné pour l'honneur : c'est le vengeur de l'honneur familial outragé qu'il embrasse avec

1. Saiat-Marc-Girardni, Céurg de littératurf dramatique, I, S.

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