Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/241

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connaît et connaît son père qu’elle tremble. De là ses tristes pressentiments, car rien n’est vague dans sa mélancolie. Il est admirable de voir à quel point elle est digne d’être la fille de don Gormas et la tiancée de Rodrigue, Sans les avoir entendus, elle devine ce que tous deux ont dû penser et dire; (eurs idées, leurs expressions sont les siennes. Avec son père,’ elle sait l’inutilité des « accommodements >> quand l’honneur est en jeu ’ ; avec Rodrigue, dont elle redoute et vante 1«  courage, elle s’écrie :

Les hommes valeureux le sont du premier coup.

Elle n’a rien appris encore, mais elle a tout pressenti, par une merveilleuse intuition du cœur. Il y a plus : ce qu’elle pressent ainsi, elle le craint pour son père, mais elle le souhaite pour son amant. Oui. elle mépriserait Rodrigue s’il obéissait trop ; « trop de respect » l’avilirait à ses yeux. Que dirait-on de lui? D’avance, elle trouve son refus légitime». « Chimène a l’àme haute », nous le disons après l’infante et comment ne pas le dire ? Elle aussi, elle n’hésite pas à l'accomplir, ce « triste », cet « affreux » devoir*, dont l’ordre l'assassine. Elle aussi, elle y met sa « gloire », et si elle parle trop de cette gloire, c’est qu’elle a besoin sans cesse d’en rappeler l'idée fortifiante pour se défendre contre sa propre faiblesse. Faible, en effet, par la passion, elle est forte par la conscience.

C’est ce que semble avoir mal compris M. Guizot lorsqu’il observe que Corneille n’a jamais su peindre un sentiment mixte sans se jeter d’un côte ou de l’autre : « C’est avec une véhémence trop franche que Chimène demande au roi la mort de ce Rodrigue que, dans la scène suivante, elle ne songera plus qu a aimer 5. „ M. Guizot avait peut-être lu Geoffroy qui condamne avec une dureté pédantesque ce faste de piété filiale, cet étalage de vertu forcée, ces larmes ambitieuses, et ose préférer Emilie à Chimène : « Chimène est un peu plus douce : elle ne veut que faire périr Rodrigue juridiquement, d une mort infâme, sur un échafaud. Avec sa douceur, elle me parait encore plus enragée qu’Emilie ; elle a des idées encore plus fausses de l’honReur et du devoir; cela répugne

1 . Voyez le vers 467.

J. Voyez le vers 482.

3. Cxd. II, 3.

4. Voyez les vers 925 et H40

5. Corneille et son temps.