Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/244

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des plaintes et des larmes communes. Depuis longtemps ces âmes se sont pénétrées : Chimène ne s’étonne point de ce qu’a fait Rodrigue ; Rodrigue ne s’étonne point de ce que Cbimène va faire. Prolongée. leur émotion pourrait être fatale à leur énergie; mais ils savent s’y arracher et n’y puisent que la force de persévérer dans raccomplissement de leur devoir.

A quoi bon une seconde entrevue des deux amants? Elle n’est pas dans l’espagnol, et, à proprement parler, c’est la seule scène que Corneille ait créée de toutes pièces. C’est que Castro se plaît à nous peindre le Cid sous ses aspects les plus variés : Rodrigue est à ses yeux tout à la fois le héros chrétien, la fleur de la chevalerie, le vainqueur des Maures, le libérateur de l’Espagne, l’amant de Chimène aussi, mais ce dernier trait est secondaire. Aux yeux de Corneille, Rodrigue, fils de don Diègue, est amant de Chimène, et n’est que cela. Ce qui l’intéresse et nous inléiesse par-dessus tout, c’est la progression parallèle de ce double héroïsme, c’est le développement tragique de cet amour, forliflé par ce qui devait le briser. S’ parés, du moins il le semble, par une sorte de fatalité, les deux amants semblent s’écarter de plus en plus l’un de l’autre; mais ils montent dans le même sens et s’étonnent de se rencontrer enfin, en dépit de tout ce qu’ils ont fait, malgré eux, pour rendre leur séparation définitive. C’est que leur amour a grandi dans l’intervalle par l’admiration, et qu’ils s’aiment d’autant plus qu’ils s’admirent d’avoir sacrifié leur amour à leur « gloire ». Que doit penser du jeune vainqueur, salué par les vaincus du nom de Cid, celte Chimène qui l’avait approuvé d’avoir fait son devoir, même en tuant son père? On dirait qu’elle a vaincu à ses côtés, tant elle prend plaisir à se faire répéter les triomphantes nouvelles. Puis, elle se ressouvient de la terrible réalité. « Faut-il que je m’oublie? « Elle s’oublie parfois ainsi, mais toujours se ressaisit. Cette fois, le devoir est doublement pénible; elle n’en mettra que plus de courage à lacromplir, et le roi, au milieu de la joie que vient de faire naître léclatant récit de Rodrigue, verra paraître encore Chimène en deuil.

Voici pourtant que le roi lui-même la trahit, qu’une ruse lui arrache son secret, qu’elle semble vaincue enfin et désarmée. Comme elle est femme de tête autant que de cœur, elle n’avoue pas sa défaite; elle se défend, plaide, accuse encore, s’indigne de n’être point prise au sérieux, et dans cette indignation, tout au moins dans cette révolte de la fierté blessée, elle est sincère. Qui donc a le droit de lire dans son âme el de mesurer la portée de son sacrifice? Qui a le droit