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76 LE CID

mieux garder la mesure dans son ressentimeiil; moins emportée d'abord, elle sera plus persévéïanle ensuite. Alors

Sue Juliette ne se ressouvient plus guère qu'elle est une apulet, Chimène n'oubliera jamais qu'elle est la fille de don Gormis.

Surtout Rodrigue et Chimène n'auront point la vague et énervante mélancolie de Roméo et de Juliette. Ecoutez comme Roméo définit l'amour : « Amour, ô tumultueux amour! amoureuse haine! tout, créé de rien! lourde légèreté! vanité sérieuse! Informe chaos (Gravissantes visions! Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive! Som- meil toujours éveillé qui n'est pas ce qu'il est! Voilà l'amour que je sens, et je n'y sens pas d'amour.

« Qu'on me donne une torche ! Je ne suis pas en train de gambader. Sombre comme je suis, ie veux porter la lumière. — Ab! mon doux Roméo, nous voulons que vous dansiez. — Non, croyez-moi : vous avez tous la chaussure de bal et le talon léger : moi, j'ai une âme de plomb, qui me cloue au sol et m'ôte le talent de remuer. — Vous êtes amoureux; em- pruntez à Cupidon ses ailes, et vous dépasserez dans votre vol notre vulgaire essor. — Ses flèches m'ont trop cruellement blessé pour que je puisse m'élancer sur ses ailes légères; en- chaîné comme je le suis, je ne saurais m'élever au-dessus d'une immuable douleur ; je succombe sous l'amour qui m'é- crase. — Prenez le dessus, et vous l'écraserez : le délicat enfant sera bien vite accablé parvous. — L'amour, un délicat enfant! Il est brutal, rude, violent; il écorche comme l'épine. »

Qu'on oppose à ces rêveries nuageuses les stances où Ro- drigue embrasse d'un regard si net l'étendue de son devoir, et se résout d'un cœur si ferme à l'accomplir tout entier, quoi qu'il en coûte. Qu'on oppose, d'autre part, à la première entre- vue des amants cornéliens, à ces adieux touchants, mais d'une émotion si fortifiante, les adieux des amants shakspeariens : « G Dieu, tu m'apparais comme au fond d'une tombe ! Ou mes yeux me trompent ou tu es bien pâle. — Crois-moi, ma bien-aimée, tu me semblés bien pâle aussi. L'angoisse a bu notre sang, adieu! » Rodrigue et Chimène se séparent avec tristesse, mais avec fermeté ; entre eux ne se dresse point cette mystérieuse image d'une mort prochaine : ils espèrent, et ils vivent. C'est que Shakspeare met aux prises des passions, et Corneille des caractères, Otez sa passion à Juliette, elle n'est plus qu'une faible et tremblante jeune fille; tout au contraire, Chimène n'est faible que par sa passion, et la force du caractère a bientôt raison de ces défaillances mo> mentanées. Provoqué par l'insolent Tybalt, mais tout entier à

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