Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/312

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Pauvre Babiéça, qui jamais ne murmure,
Si chaud que soit l’été, du poids de mon armure,
Dout je n’ai jamais vu les flancs battre d’effroi,
Force est qu’un jour ou l’autre il revienne sans moi.
Ce jour-là même encor, reçois-le bien, ma fille,
Fais lui porter mon deuil ; il est de la famille.
Qu’il soit flatté par toi des mains et des regards :
La noble créature est sensible aux égards.
Sans le traiter d’ingrat, qu’à son vieux maître il pense;
Car tout bon serviteur mérite récompense...
Quant à moi, si je meurs, qu’un convoi me ramène,
A travers les païens, au tombeau de Chimène;
Que, droit sur les arçons, et Tizonade au vent,
La face à l’ennemi, mon corps marche en avant;
Et si désir leur vient de nous barrer la route,
Mon ombre suffira pour ’es mettre en déroute.

Frappé à mort, le Cid lègue à son filleul Rodrigue sa fille Elvire, et son épée, que Rodrigue a reprise aux Maures; puis il meurt en soldat et en chrétien, après avoir commandé un roulement de tambours et prié l’évêque de le bénir, en murmurant : « Chimène, me voici. » La pièce se termine sur une éclatante apothéose du héros expiré.

On aura remarqué un trait nouveau dans ce drame inégal, mais plein d’intentions généreuses : le Cid n’est plus le docile serviteur du roi ; il le sert avec indépendance et se réserve le droit de le juger. Il est si puissant que les Maures lui offrent un royaume, refusé aussitôt, il est vrai. Ce n’était point altérer l’histoire, c’était, au contraire, la rétablir sous son véritable aspect. Le travail de transformation que Corneille a fait subir à la légende espagnole, il semble que nos poètes modernes le fassent subir au Cid de Corneille, et que de l’idéal tragique ils s’efforcent de remonter jusqu’à la vérité historique. Plus que tous les autres, le grand poète à qui la France vient de faire de si glorieuses funérailles, Victor Hugo, espagnol plus qu’à moitié par les souvenirs et le génie, a gardé au fond de son imagination, riche en couleurs éclatantes et en sonores échos, le long éblouissement de cette légende héroïque. Ce qui le frappa tout d’abord, c’est le dévouement absolu du fils, c’est la simplicité d’âme de ce héros, grand partout ailleurs, et qui se faisait petit devant son père. Au manoir de Bivar, où flotte la bannière de don Diègue, Rodrigue n’est plus qu’un valet de ferme ; il frotte, brosse, lave, panse les chevaux de son père. Le scheik Jabias, qui vient rendre visite au Cid, ne le reconnaît pas sous cet humble habit, dans ces occupations plus humbles encore :