Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/370

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
196
LE CID.

LE COMTE.

Jeune présomptueux !

D. RODRIGUE.

Parle sans t’émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes[1] bien nées 405
La valeur n’attend point le nombre des années[2].

LE COMTE.

Te mesurer à moi ! Qui t’a rendu si vain[3],
Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main ?

D. RODRIGUE.

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître,
Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître[4]. 410

LE COMTE.

Sais-tu bien qui je suis ?

D. RODRIGUE.

Oui ; tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom[5] pourrait trembler d’effroi.

  1. Aux âmes, dans les âmes ; au vers 1100, à sera pris encore dans ce sens. — Bien nées, généreuses, car généreux (genus, generosus, γένος, εὐγένης), c’est tout à la fois à l’origine l’homme de grande naissance et de grand cœur.
  2. La valeur n’attend pas le nombre des années. (1637, n. 13 et 38.)


    Du Vair, cité par M. Marty-Laveaux, dit dans sa quatorzième Harangue funèbre : « La vertu aux âmes héroïques n’attend pas les années ; elle fait ses progrès tout à coup. » Corneille s’est-il souvenu de Guillaume Du Vair ? Il avait plutôt sous les yeux le Romancero, où, dans cette même situation, Rodrigue n’hésite pas davantage : « Il s’inquiète de sa jeunesse, car, dès l’enfance, le vaillant hidalgo est tout préparé à mourir pour les occasions d’honneur. C’est ce que Corneille lui-même redira plus tard en ce beau vers :

    Le corps attend les ans, mais l’âme est toute prête. (Attila, 581.)

    « Les enfants des dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et en sont comme l’exception : ils n’attendent presque rien du temps et des années. Le mérite devance l’âge. (La Bruyère, Du mérite personnel.)

  3. Var. Mais t’attaquer à moi ! qui t’a rendu si vain ? (1637-56.)

  4. Ce sont des coups d’essai, mais si grands que peut-être
    Le Capitole a droit d’en craindre un coup de maître, (Nicomède, 920.)
    Vous n’avez entendu jamais rien de charmant
                Comme ce monsieur Tallemant.
    C’est la première fois qu’il entre dans la chaire.
                Mais Corneille, qui l’entendit
                Prêcher en homme extr’ordinaire,
    Dit pour lui ces deux vers que le Cid avait dit :
    Qu’à deux fois ses pareils ne se font pas connaître,
    Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.

    (Subligny, Muse Dauphine, 1667, p. 90.)
  5. Au seul bruit de ton nom, au seul bruit que fait ton nom, au seul reten-