Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/53

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ÉTUDE D'ENSEMBLE xxxix

droit, car, cette fois, les suffrages étaient unanimes; la cour et fa ville semblaient s'être mises d'accord pour faire oublier an poète un échec déjà vieux de sept ans, mais toujours sensible. Peu de pièces même du théâtre de Corneille eurent un succès plus durable et furent plus souvent reprises. Nous nous en étonnons aujourd'hui, à tort peut-être. Il faut se souvenir, en effet, qu'un long interrègne a suivi la retraite de Corneille et précédé la venue de Racine. Le règne des « doucereux » se prépare, et Quiuault — le Oiiinault des tragédies — énerve, efféminé le goût public, habitué aux fiertés coruéliennes. Dépaysé, craignant de paraître provincial, toujours soucieux de la mode, Corui'ille, au fond très hostile aux doucereux, ne les combat qu'en les imitant. Il les imite, d'ailleurs, avec d'autant moins de peine que déjà ces défauts étaient en germe chez lui ; pour plaire au public, il n'a qu'à les laisser se développer librement. De là, dans son théâtre, non pas une révolution sans doute, mais une évolution dange- reuse. Certes, les « honnêtes gens » de cette époque auraient beaucoup perdu en perdant Corneille pour toujours; mais n'a-t-il rien perdu, lui, en se rendant à leurs instances, en s'asservissant à leur goût?

Ceux qui se contentent de formules et s'amusent aux antithèses, disent volontiers : « Corneille entre fort avant dans « le génie des nations mortes ' » ; Racine fait parler à ses héros le langage poli et raffiné des courtisans de son temps. Corneille est un admi- rable et scrupuleux historien, Racine un poète délicat, plus curieux de vérité morale que de vérité historique. » Cela n'est même pas rigoureusement vrai des pièces cornéliennes de la première manière. Sans parler de ce qu'il y a, çà et là, de pré- cieux dans le €id, est-ce que, dans Horace, Camille ne parle pas souvent le langage alambiqué de la galanterie contemporaine? Est-ce que Sabine ne disserte pas sur la grâce tout autant que Néarque dans Polyeucte ? Cinna et Emilie, ces frondeurs peints avant )a Fronde, Sévère et Pauline, ces amants parfaits, sont-ils toujours de vrais Romains? L'héroïsme de César n'est-il pas compromis par le voisinage de Cléopàtre? Rodogune ne parait- elle pas bien raffinée pour une princesse partbe, et Antiochus, bien sensible pour un prince syrien? L'intrigue amoureuse qui se mêle à l'intrigue terrible d'Héraclius n'en affaiblit elle pas l'effet?

1. C'est le mot connu de Saint-Evreinond.

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