Page:Cournot - Essai sur les fondements de nos connaissances.djvu/195

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D’une part, l’observation nous apprend que les corps peuvent changer de figure, d’aspect et d’état, se désagréger et se disperser, mais non s’anéantir ; de telle sorte que, si l’on recueille soigneusement tous les produits nouveaux qui ont pu se former, toutes les particules intégrantes du corps qui s’est en apparence évanoui, la balance accusera ce fait capital, que le poids total est resté le même, sans augmentation ni déchet ; d’autre part, ce résultat de l’observation cadre bien avec une loi de notre esprit, qui nous porte à concevoir quelque chose d’absolu et de persistant dans tout ce qui se manifeste à nous par des qualités relatives et variables. Enfin, des observations plus délicates et une théorie plus avancée nous montrent cette constance du poids dans les corps, malgré leurs changements d’état, comme liée à une loi plus générale, en vertu de laquelle les parcelles des corps, prises dans leur totalité, opposent la même résistance à l’action des forces motrices, ou exigent la même dépense de force pour prendre la même vitesse, quels que soient l’aspect et le mode d’agrégation des parcelles, et quelle que soit la nature de la force qu’on dépense pour leur imprimer le mouvement. Or, afin d’exprimer qu’il faut dépenser une force double, triple, ou répéter deux fois, trois fois la dépense de la même force, à l’effet d’imprimer au corps A la même vitesse qu’au corps B, on dit que la masse de A est double, triple de celle de B ; de sorte qu’on énonce tous les résultats d’expérience dont il vient d’être question, en disant, d’une part, que le poids d’un corps est proportionnel à sa masse ; d’autre part, que la masse d’un corps est quelque chose d’invariable, de fondamental et de persistant, à travers toutes les modifications que le corps est susceptible d’éprouver, et de plus une grandeur mesurable, sui generis, à l’égard de laquelle un corps peut être comparé à un autre corps, mais qui, dans le même corps ou dans la collection des parties dont un corps se compose, ne saurait être aucunement augmentée ni diminuée. Ceci nous indique le sens qu’on doit attribuer, dans le langage de la physique, au terme de matière, qui a d’ailleurs ou qui a eu, dans la langue commune et dans la terminologie philosophique, des acceptions très-diverses. Ces objets que nous appelons corps et qui tombent immédiatement sous nos sens, sont sujets à périr dans leur individualité par la dissolution