Page:Croiset - Histoire de la littérature grecque, t3.djvu/269

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


SES PERSONNAGES 251

forme nouvelle. Pour la première fois, la sensation a osé s'y faire une part. Chez Eschyle, tout se réduisait en ce genre à quelques cris de Prométhée, à que^ques gémis- sements dlo. Ce qu'éprouvait le corps torturé n'était point pour lui matière de drame. Chez Sophocle, il n'en est plus tout à fait de même. Les plaintes d'Héraclès dans les Trachifiiennes, celles de Philoctète, celles d'CE- dipe roi révèlent un art bien plus soucieux de la souf- france physique. Le poète ne se contente plus de l'indi- quer : il l'analyse ; brièvement sans doute, mais avec une précision frappante. Seulement, s'il tient à ce qu'on en- tende le cri de la chair, il ne veut pas que ce cri étouffe celui de l'âme. Il faut que l'homme souffre en homme, c'est-à-dire que sa nature morale réagisse et que le sen- timent illumine la sensation brutale et obscure. Quand Philoctète est saisi par son mal, de quoi est faite cette plainte si âpre et si pénétrante? Le spasme des nerfs y a sa part, mais aussi la fierté, la crainte, la haine; tout cela confondu, mais de telle sorte que la voix de Tâme monte toujours plus haut :

« Je crains, mon enfant, que ma prière ne soit vaine. Vois, il sort de nouveau du fond do ma plaie, ce sang empoisonné, prêt à couler; je m'attends à ce qui va suivre. Ah ! hélas I ah ! mon pied, que tu me fais souffrir ! Le mal vient, il accourt, le voici. malheureux ! Vous voyez ce qui en est; ne m'aban- donnez pas. Ah! dieux! O Géphallénien, si cette souffrance aiguë pouvait s'élancer à travers ton cœur I Ah I encore ! en- core 1 frères, chefs de l'armée, Agamemnon, Ménélas, que n'est-il possible qu'à ma place, aussi longtemps que moi, vous nourrissiez en vous cette torture ! Je souffre, je souffre. O mort, mort, si souvent invoquée de jour en jour, comment ne peux- tu pas venir enfin? Mon enfant, généreux enfant, prends-moi, brûle-moi dans ce feu de Lemnos que j'appelle à mon aide, ami dévoué. Moi aussi, autrefois, quand le fils de Zeus me demandait un tel service au prix de ces armes que tu as main- tenant dans tes mains, j'ai eu le courage de le lui rendre *. »

1. Philoctète, 782.

Ilist. delà Litt. grecque. — T* III* 17

�� �