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SES PERSONNAGES 261

Qu'on se souvienne encore des paroles ardentes par les- quelles Electre réfute Clytemnestre quand celle-ci tente de se justifier. Nulle discussion de droit à proprement parler ; le fait est là que rien ne peut effacer. Elle défend son père parce que son honneur lui est cher, mais elle le défend par un simple récit. Du reste, ellt) menace et elle accuse, elle met le doigt sur la honte, elle fait parler sa misère, elle la jette en insulte au front do son adversaire, elle aiguise sa parole comme un glaive, non pour tran- cher les fils ténus d'un raisonnement, mais pour percer le cœur qu'elle a voué à la vengeance.

Ces quelques grands traits sont particulièrement frap- pants chez les protagonistes. Les personnages inférieurs, hien que soigneusement maintenus au second rang, ont pourtant, eux aussi, une grande valeur dramatique. En introduisant le troisième acteur, Sophocle s'était donné le moyen, non seulement de multiplier les rôles, mais aussi de laisser à ses personnages bien plus de liberté. Moins asservis aux besoins de l'action, ils se prêtaient dé- sormais aux desseins variés du poète, qui pouvait pro- duire, grâce à eux, des contrastes pleins d'intérêt. Ses rôles de deutéragonistes ont souvent une délicatesse char- mante. Moins passionnés, moins forts moralement que les personnages du premier plan, ils plaisent au specta- teur par cette infériorité même, d'où résulte une oppo- sition instructive, mais non dure ni heurtée. Leurs sen- timents, où la faiblesse de la natureaune large part, nous rappellent discrètement la mesure commune de l'huma- nité et par là font valoir la grandeur de ceux qui la dé- passent. Tecmesse, Ismène, Chrysothémis ont été ainsi placées par Sophocle à côté d'Ajax, d'A^ntigone, d'Electre, Jocaste près d'Œdipe roi, Antigone près d'ÛEdipo à Co- lone. Le rôle de Néoptolème montre qu'une certaine fai- blesse relative de la volonté pouvait même devenir pour le grand poète l'occasion de beautés dramatiques d'un or-

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