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30G CHAPITRE VII. — EURIPIDE

lui à cet égard, c'est une tristesse qui va parfois jusqu'à ramertume: mais cette disposition même ne doit pas être prise pour un système. Son tour d'esprit voulait qu'il énonçât ses impressions en forme de sentences généra- les; détachées et rassemblées, elles prennent par suite un air d'affirmations absolues, qui trompe sur leur vraie nature. Euripide a un profond sentiment de la misère humaine, quelle qu'en soit la forme ou la cause, souf- france ou méchanceté, ignorance ou faiblesse. Ce sen- timent, il l'exprime en traits pénétrants ou il le déve- loppe avec une éloquence âpre et pathétique. Mais combien ne sent-il pas aussi le charme de tout ce qui honore ou embellit la vie humaine! Que de peintures ravissantes de la jeunesse, des affections naïves, des instincts nobles et purs, de l'héroïsme I Gardons-nous en somme d'assom- brir h l'excès cette âme de poète: tout en s'attristant dos difficultés de la vie, tout en se défiant des choses et en jugeant avec peu de faveur la majorité des hommes, elle a toujours eu son rayon intérieur au milieu des om- bres, une perspective lumineuse ouverte sur les clartés sereines de la sagesse et de la beauté morale.

La raison de ces dispositions intimes, nous la trou- vons dans la nature d'esprit et dans le tour d'imagina- tion d'Euripide. C'était une intelligence vive et péné- trante plutôt que forte. Son regard aigu perçait les apparences etentraitdans chaquechose; ayant conscience de cette finesse de vue, il aimait à juger et à moraliser. 11 apercevait d'un coup d'œil le dessous des choses et il le montrait d'un mot bref et saisissant : c'était par nature un destructeur d'illusions. Sans l'imagination et le sen- timent qui firent de lui un grand poète dramatique, il semble qu'il eût excellé dans la satire. 11 y avait dans son génie quelque chose de celui du vieux Simonide d'Amorgos, qui nous a laissé une si mordante et si injuste description de la nature féminine. Comme tous ceux que

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