Page:Croiset - Histoire de la littérature grecque, t3.djvu/338

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


82C CHAPITRE YII. — EURIPIDE

mutuels (les frères et des sœurs, ceux des époux. Et là encore, la nouveauté de ses créations est à remarquer. Dans Eschyle, toute cette partie de l'âme humaine, hum- ble, commune, familière, est presque négligée, ou elle n'est indiquée qu'à grands traits d'une façon tout élé- mentaire. Sophocle lui attribue déjà bien plus d'impor- tance; mais, quand il représente les sentiments de cette sorte, il les subordonne à d'autres qui sont plus rares et plus élevés. Antigone aime tendrement Polynice, mais, dans cette affection fraternelle, il y a une piété à l'égard des morts, une conception religieuse des devoirs de la famille, qui sont d'un ordre supérieur. Electre a pour Oreste les sentiments de la sœur la plus aimante; elle le chérit parce qu'il est du même sang qu'elle, parce qu'elle Ta vu naître et qu'elle l'a sauvé, et tout cela est selon la simple nature; mais à cet instinct du cœur se mêle une espérance vive qui tient à sa situation et à son caractère; elle aime aussi en Oreste l'objet de sa longue attente, le vengeur prédestiné de son père; voilà le tour particulier que prend dans son cœur une inclination commune. Il résulte de là que chez Sophocle, ce sont les sentiments rares qui prédominent, ceux qui sont propres aux per- sonnages exceptionnels dont il fait ses héros ; les autres, par lesquels ils ressemblent à la grande foule humaine, sont partout présents sans doute, mais le poète no leur permet pas de se montrer seuls ni de s'étaler trop libre- ment à nos yeux. Ce fier scrupule, qui donne à la tragé- die une grandeur singulière, Euripide ne l'a jamais connu. Les sentiments b'splns instinctifs, ceux de tous lés jours et de tous les hommes, ceux qui remplissent les existen- ces les plus humbles comme les plus hautes, non seule- ment il les accueille, mais il les recherche, et, pour les faire mieux valoir^ il écarte ou restreint les autres. L'in- fluence de l'esprit démocratique sur la tragédie apparaît en cela. Elle continue par tradition à représenter des rois

�� �