Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/105

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dans la ville de Reims, l’arme sur l’épaule droite ou l’arme au bras, je songeais à tous les rois qui avaient déjà passé par là. Je ne finirais pas si je voulais raconter toutes les réflexions que je fis pendant les longues cérémonies auxquelles nous assistâmes durant quarante-huit heures. Ce que j’aurais voulu voir, c’est la petite fiole qu’on appelle la Sainte Ampoule. Je me trouvais à la porte de la cathédrale, mais j’eus beau me hausser sur « mes pieds de derrière » : je ne pus rien voir ; les personnages qui se trouvaient devant moi étaient, tous, deux fois grands et moi j’étais deux fois petit.

Le soir du bal à la préfecture, j’étais mieux placé pour voir ces dames et tous ces grands personnages valser, polker et faire des chassés-croisés. Je n’avais pas le ventre trop plein ni trop à l’aise. Cependant j’eus encore un instant pitié d’un bonhomme écharpé et décoré sur toutes les coutures, mais dont la tête était entièrement dépourvue d’ornements capillaires : il essayait de faire quelques gambades et des entrechats devant la belle impératrice dont les bras, les épaules et la poitrine nus, et le diadème, et le collier, et les bracelets, et la ceinture de diamant devaient le rendre fou et aveugle, à tel point qu’il ne savait plus où mettre ses pieds, ses mains, ni probablement sa pauvre langue, qui devait être paralysée devant les charmes éblouissants de sa belle danseuse et souveraine. Je m’attendais à chaque instant à le voir danser à quatre pattes, tellement il baissait la partie supérieure de son corps vers la terre. Je ne pus même m’empêcher d’avoir l’idée saugrenue que sa cavalière n’aurait pas beaucoup de peine à lui passer la jambe par-dessus la tête, comme cela se pratiquait alors dans certains bals publics.

Je songeais là, tout en exerçant la surveillance et gardant la consigne qui m’avait été donnée, à la terrible bombe d’Orsini. Si quelque autre était venu tout à coup à la porte et, sous prétexte de chercher sa carte d’entrée, eût tiré une bombe de sa poche et l’eût jetée au milieu du bal, quel ravage elle aurait pu faire, non parmi les hommes, dont la plupart étaient déjà hors service ou prêts à l’être, mais parmi les femmes et surtout les jeunes filles, qui étaient toutes de la fine fleur des Rémoises et dont plusieurs égalaient leur souveraine en charmes et en beauté !