Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/107

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en sortant de diner chez une famille honnête et vertueuse, dans certaines tavernes que j’ai connues à Belleville et à Ménilmontant.

Voilà, à mon avis, des moyens faciles et peu coûteux de s’instruire, pourvu que l’on ait dans sa cervelle un certain nombre de casiers pour emmagasiner tout ce que l’on voit et qu’on entend. On peut apprendre ainsi plus facilement et plus promptement qu’en compulsant des centaines ou des milliers d’écrits contradictoires et souvent inintelligibles pour le commun des mortels. C’est de cette façon que je m’instruisis pendant le court, trop court séjour que j’ai fait à Paris. Toutes les fois que j’avais une heure à dépenser en dehors du service, j’allais dans un musée quelconque, parfois même à la Sorbonne où, malheureusement, mon ignorance ne me permettait pas de comprendre les grandes conférences et les grands discours qu’on faisait.

J’allais aussi très souvent au théâtre. À Paris, nous jouissions de grands avantages de ce côté. Nous n’étions pas obligés de faire « queue » comme les civils, lesquels souvent, pour assister à une représentation extraordinaire, étaient obligés de rester des heures entières sous la pluie ou la neige, rangés par les agents de police les uns derrière les autres. Nous n’avions, nous, qu’à arriver dix minutes avant l’ouverture des bureaux : on nous faisait entrer aussitôt et nous avions droit de choisir nos places, au parterre bien entendu. Le prix pour nous, dans tous les grands théâtres, était invariablement de vingt sous. Nous ne pouvions avoir de permission de théâtre que le dimanche ; pour obtenir cette permission, il fallait n’avoir encouru aucune punition dans la semaine.

Nous avions à Paris certains services payés. Nous en avions un notamment pour les sous-officiers et caporaux d’élite, qui consistait à aller le dimanche soir, avec nos fusils en bandoulière, deux à deux, un sous-officier et un caporal, soit dans certains bals de barrière, soit dans des maisons portant comme enseigne des lanternes de couleurs et de gros numéros rouges. Les sergents-majors même étaient admis à faire cette espèce de police de mœurs. Là, on se rencontrait avec des hommes à chapeaux hauts, gants et lunettes, des