Page:Désorgues - Voltaire, ou le Pouvoir de la philosophie, 1798.djvu/7

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Cet animal informe, oiseau, poisson, reptile,
Sans se lasser jamais pressait sa course agile,
Et pouvait sur les flots, dans les airs, sur les monts,
Ramper, nager, voler et s’élancer par bonds ;
La faim aux dents de fer creusait ses flancs arides,
La soif, tous les besoins hâtaient ses pas rapides ;
Sur sa croupe, où des clefs s’unissaient à des croix,
Et le pourpre et l’albâtre éclataient à-la-fois,
Et sur son collier d’or en large caractère
Je lus ces mots écrits, J’appartiens au saint père.
Jamais d’un tel péril je ne fus menacé ;
La peur retint mon sang dans mes veines glacé :
Avec horreur j’y pense, et cette affreuse image
D’une froide sueur glace encor mon visage.
D’un saut léger, le monstre atteint mon palefroi,
Se place sur la croupe et galope avec moi.
Mon cœur tremble, infecté de son impure haleine,
Comme au souffle des vents une feuille incertaine ;
En vain je le repousse, en vain d’un prompt acier
Je frappe dans les flancs l’impatient coursier,
Dans le plus creux vallon, dans le plus noir bocage,
Dans les buissons je m’ouvre un douloureux passage ;
Couvert de sang, d’écume, et rejetant le mors,
Le coursier vagabond s’épuise en vains efforts ;
Le monstre, suspendant sa fougue impétueuse,
Recourbe autour de lui sa croupe tortueuse,
Blesse d’affreux replis et ses flancs et son dos,
Me retient enchaîné dans les mêmes anneaux,
Et dans les rêts vivants que sur nous il déploie,
Tel qu’un pêcheur avide il enlève sa proie :