Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/57

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d’un angle déjà obscur et s’approche une lettre à la main.

Encore !

Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste éloquent de maquignon. Instinctivement aussi, le visiteur eut un mouvement de recul si prompt, si offensé, que le Nabab comprit qu’il se méprenait et se donna la peine de regarder le jeune homme qui se tenait devant lui simplement mais correctement vêtu, le teint mat, sans le moindre frison de barbe, les traits réguliers, peut-être un peu trop sérieux et fermés pour son âge, ce pli qui, avec ses cheveux d’un blond pâle, frisés par petites boucles comme une perruque poudrée, lui donnait l’aspect d’un jeune député du Tiers sous Louis XVI, la tête d’un Barnave à vingt ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vît pour la première fois, ne lui était pas absolument inconnue.

« Que désirez-vous, monsieur ? »

Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s’approcha d’une fenêtre pour la lire.

« Té !… C’est de maman… »

Il dit cela d’un air si heureux, ce mot de « maman » illumina toute sa figure d’un sourire si jeune, si bon, que le visiteur, d’abord repoussé par l’aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour lui.

À demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d’une grosse écriture incorrecte et tremblée, qui contrastait avec le grand papier satiné, ayant pour entête : « Château de Saint-Romans. »

« Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l’aîné des enfants de M. de Géry, l’ancien juge de paix du Bourg-Saint-Andéol, qui s’est montré si bon pour nous… »