Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/85

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lait garder sa personne contre les libertés de son esprit. Lui, le vainqueur, l’irrésistible, il n’en avait jamais rencontré de cette race audacieuse et volontaire. Aussi l’enveloppait-il de toutes les effluves magnétiques d’une séduction, pendant qu’autour d’eux le murmure montant de la fête, les rires flûtés, le frôlement des satins et des franges de perles faisaient l’accompagnement à ce duo de passion mondaine et de juvénile ironie.

Il reprit au bout d’une minute :

« Mais comment les dieux se sont-ils tirés de ce mauvais pas ?

— En changeant les deux coureurs en pierre.

— Par exemple, dit-il, voilà un dénouement que je n’accepte point… Je défie les dieux de jamais pétrifier mon cœur. »

Une flamme courte jaillit de ses prunelles, éteinte aussitôt à la pensée qu’on les regardait.

En effet, on les regardait beaucoup, mais personne aussi curieusement que Jenkins qui rôdait autour d’eux, impatient, crispé comme s’il en eût voulu à Félicia de prendre pour elle seule le personnage important de la soirée. La jeune fille en fit, en riant, l’observation au duc :

« On va dire que je vous accapare. »

Elle lui montrait Monpavon attendant debout près du Nabab qui, de loin, adressait à l’Excellence le regard quêteur et soumis d’un bon gros dogue. Le ministre d’État se souvint alors de ce qui l’avait amené. Il salua la jeune fille et revint à Monpavon, qui put lui présenter enfin « son honorable ami, M. Bernard Jansoulet ». L’Excellence s’inclina, le parvenu s’humilia plus bas que terre, puis ils causèrent un moment.

Un groupe curieux à observer. Jansoulet, grand, fort,