Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/86

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’air peuple, la peau tannée, son large dos voûté comme s’il s’était pour jamais arrondi dans les salamalecs de la courtisanerie orientale, ses grosses mains courtes faisant éclater ses gants clairs, sa mimique excessive, son exubérance méridionale découpant les mots à l’emporte-pièce. L’autre, gentilhomme de race, mondain, l’élégance même, aisé dans ses moindres gestes fort rares d’ailleurs, laissant tomber négligemment des phrases inachevées éclairant d’un demi-sourire la gravité de son visage cachant sous une politesse imperturbable le grand mépris qu’il avait des hommes et des femmes, et c’est de ce mépris surtout que sa force était faite… Dans un salon américain, l’antithèse eût été moins choquante. Les millions du Nabab auraient rétabli l’équilibre et fait même pencher le plateau de son côté. Mais Paris ne met pas encore l’argent au-dessus de toutes les autres puissances et, pour s’en rendre compte, il suffisait de voir ce gros traitant frétiller d’un air aimable devant ce grand seigneur, jeter sous ses pieds, comme le manteau d’hermine du courtisan, son épais orgueil d’enrichi.

De l’angle où il s’était blotti, de Géry regardait la scène avec intérêt, sachant quelle importance son ami attachait à cette présentation, quand le hasard qui avait si cruellement démenti, toute la soirée, ses naïvetés de débutant, lui fit distinguer ce court dialogue, près de lui dans cette houle des conversations particulières où chacun entend juste le mot qui l’intéresse :

« C’est bien le moins que Monpavon lui fasse faire quelques bonnes connaissances. Il lui en a tant procuré de mauvaises… Vous savez qu’il vient de lui jeter sur les bras Paganetti et toute sa bande.

— Le malheureux !… Mais ils vont le dévorer.

— Bah ! ce n’est que justice qu’on lui fasse un peu