Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/87

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rendre gorge… Il en a tant volé là-bas chez les Turcs.

— Vraiment, vous croyez ?…

— Si je crois ! J’ai là-dessus des détails très précis que je tiens du baron Hemerlingue, le banquier qui a fait le dernier emprunt tunisien… Il en connaît des histoires celui-là, sur le Nabab. Imaginez-vous… »

Et les infamies commencèrent. Pendant quinze ans, Jansoulet avait indignement exploité l’ancien bey. On citait des noms de fournisseurs et des tours admirables d’aplomb, d’effronterie ; par exemple, l’histoire d’une frégate à musique, oui, véritablement à musique, comme un tableau de salle à manger, qu’il avait payée deux cent mille francs et revendue dix millions, un trône de trois millions, dont la note visible sur les livres d’un tapissier du faubourg Saint-Honoré n’allait pas à cent mille francs, et le plus comique, c’est que le bey ayant changé de fantaisie, le siège royal tombé en disgrâce avant même d’être déballé, était encore cloué dans sa caisse de voyage à la douane de Tripoli.

Puis, en dehors de ces commissions effrénées sur l’envoi du moindre jouet, on accentuait des accusations plus graves mais aussi certaines, puisqu’elles venaient toujours de la même source. C’était, à côté du sérail, un harem d’Européennes admirablement monté, pour Son Altesse, par le Nabab qui devait s’y connaître, ayant fait jadis à Paris — avant son départ pour l’Orient — les plus singuliers métiers : marchand de contre-marques, gérant d’un bal de barrière, d’une maison plus mal famée encore… Et les chuchotements se terminaient dans un rire étouffé, le rire lippu des hommes causant entre eux.

Le premier mouvement du jeune provincial, en en-