Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/153

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tire au sort que dans six ans, et d’ici là nous nous serons revus. »

Je voulus parler, mais ce diable d’homme ne m’en laissa pas le temps : « À présent, mon garçon, fais-moi tes adieux… voilà ma classe qui sonne, et quand j’en sortirai, je ne veux plus te retrouver ici. L’air de cette Bastille ne te vaut rien… File vite à Paris, travaille bien, prie le Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d’être un homme. — Tu m’entends, tâche d’être un homme ! — Car vois-tu mon petit Daniel tu n’es encore qu’un enfant, et même j’ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie. »

Là-dessus, il m’ouvrit les bras avec un sourire divin ; mais, moi, je me jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m’embrassa sur les deux joues.

La cloche sonnait le dernier coup.

— Bon ! voilà que je suis en retard, dit-il en rassemblant à la hâte ses livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore vers moi.

— J’ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que tu pourrais aller voir… Mais, bah ! à moitié fou comme tu l’es, tu n’aurais qu’à oublier son adresse… » Et sans en dire davantage, il se mit à descendre l’escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière lui ; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il portait un gros paquet de papiers et de bouquins… Bon abbé Germane ! Avant de m’en aller, je jetai