Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/207

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


d’un moment, pouf ! la chute d’un corps très lourd sur le parquet ; et presque aussitôt une petite voix grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant les incompréhensibles syllabes que voici :

Tolocototignan !…Tolocototignan ! … ─ qui revenaient de temps en temps dans la chanson comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique durait environ une heure ; puis, sur un dernier tolocototignan, la voix s’arrêtait tout à coup ; et je n’entendais plus qu’une respiration lente et lourde… Tout cela m’intriguait beaucoup.

Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l’eau, entra vivement chez nous avec un grand air de mystère et s’approchant de moi me dit tout bas :

— Si tu veux voir notre voisine… chut !… elle est là.

D’un bond je fus sur le palier… Jacques ne m’avait pas menti… Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte ; et je pus enfin la contempler… Oh ! Dieu ! Ce ne fut qu’une vision, mais quelle vision !… Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre une paillasse, sur la cheminée une bouteille d’eau-de-vie, au-dessus de la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux