Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/290

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à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons d’un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu’aucun théâtre n’en voudra. Dans la vie privée, par exemple, c’est une fière comédienne.

« Comment j’étais tombé dans les griffes de cette créature, moi qui aime tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n’en sais vraiment rien, mon pauvre Jacques ; mais ce que je puis te jurer, c’est que je lui ai échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini… Si tu savais comme j’étais lâche et ce qu’elle faisait de moi !… Je lui avais raconté toute mon histoire : je lui parlais de toi, de notre mère, des yeux noirs. C’est à mourir de honte, je te dis… Je lui avais donné tout mon cœur, je lui avais livré toute ma vie mais de sa vie à elle, jamais elle n’avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas d’où elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait été mariée, elle s’est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice qu’elle a sur la lèvre, c’est un coup de couteau qu’elle a reçu là-bas dans son pays, à Cuba. J’ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle m’a répondu très simplement : « Un Espagnol nommé Pacheco, » et pas un mot de plus. C’est bête, n’est-ce pas ? Est-ce que je le connais moi, ce Pacheco ? Est-ce qu’elle n’aurait pas dû me donner quelques explications ?… Un coup de couteau, ce n’est pas naturel, que diable ! Mais voilà… les artistes qui l’entourent lui ont fait un renom de femme étrange, et elle tient à sa réputation…