Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/357

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À partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour et beaucoup d’autres lendemain encore ne m’ont laissé que de vague souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je me souviens, ─ mais comme de choses arrivées il y a des siècles, ─ d’une longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l’abbé Germane. Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage ; Pierrotte a un grand parapluie ; mais il le tient si mal, et la pluie tombe si dru que la soutane de l’abbé ruisselle, toute luisante !… Il pleut ! il pleut ! oh ! comme il pleut !

Près de nous, à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en noir, qui porte une baguette d’ébène. Celui-là, c’est le maître des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les chambellans, il a le manteau de soie, l’épée, la culotte courte et le claque… Est-ce une hallucination de mon cerveau ?… Je trouve que cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur l’épaule, et chaque fois qu’il me regarde, il a ce même sourire faux et glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n’est pas M. Viot, mais c’est peut-être son ombre…

La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement… Il me semble que nous n’arriverons