Page:Daudet - Sapho, 1884.djvu/302

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qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet de toilette, la femme elle-même ne lui apparaissait plus distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un seul détail de sa figure, accentué et pénible, la bouche déformée, le sourire troué par cette dent qui manquait.

Ainsi vieillie, qu’allait-elle devenir, la pauvre créature contre qui il avait dormi si longtemps ? L’argent fini qu’il lui avait laissé, où irait-elle, jusque vers quel bas-fond ? Et tout à coup se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontrée le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa tranche de saumon fumé. Elle deviendrait cela, celle dont il avait si longtemps accepté les soins, la tendresse passionnée et fidèle. Et cette idée le désespérait… Cependant, que faire ? Parce qu’il avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque temps avec elle, était-il condamné à la garder toujours, à lui sacrifier son bonheur ? Pourquoi lui et pas les autres ? Au nom de quelle justice ?

Tout en s’interdisant de la revoir, il lui