Page:Daudet - Tartarin sur les Alpes, 1901.djvu/41

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était là pour admirer et l’on admira. D’ailleurs, personne n’y connaissait rien.

« Je trouve cela d’un grand caractère ! » dit le pontifiant Astier-Réhu, son sac de nuit à la main.

Et Schwanthaler, un pliant sous le bras, ne voulant pas être en reste, cita deux vers de Schiller, dont la moitié resta dans sa barbe de fleuve. Puis les dames s’exclamèrent et, pendant un moment, on n’entendit que des :

« Schön !… oh ! schön…

— Yes… lovely…

— Exquis, délicieux… »

On se serait cru chez le pâtisser.

Brusquement une voix éclata, déchira d’une sonnerie de trompette le silence recueilli :

« Mal épaulé, je vous dis… Cette arbalète n’est pas en place… »

On se figure la stupeur du peintre en face de l’exorbitant alpiniste qui, le pic en main, le piolet sur l’épaule, risquant d’assommer quelqu’un à chacune de ses voltes nombreuses, lui démontrait par A + B que le mouvement de son Guillaume Tell n’était pas juste.

« Et je m’y connais, au mouains… Je vous prie de le croire…

— Vous êtes ?

— Comment ! qui je suis ?… » fit le Tarasconnais tout à fait vexé. Ce n’était donc pas devant lui que la porte avait cédé ; et redressant sa taille : « Allez demander mon nom aux panthères du Zaccar, aux lions de l’Atlas, ils vous répondront peut-être. »

Il y eut une reculade, un effarement général.

« Mais, enfin, demanda le peintre, en quoi mon mouvement n’est-il pas juste ?

— Regardez-moi, té ! »

Tombant en arrêt d’un double coup de talon qui fit fumer les planches, Tartarin, épaulant son piolet en arbalète, se campa.

« Superbe ! Il a raison… Ne bougez plus… »

Puis au famulus : « Vite, un carton, du fusain. »

Le fait est que le Tarasconnais était à peindre, trapu, le dos rond, la tête inclinée dans le passe-montagne en mentonnière